Samedi 26 avril 2008
Ce qu'il s'est passé avant.

Le 12 octobre 1352 avant Jésus (*), en fin de matinée, le pharaon Amenhotep IV (Amenophis pour les grecs) visitait le futur tombeau d'un oncle, moins pour lui faire honneur que pour se dégourdir les jambes. L'artisan en charge des inscriptions funéraires semblait avoir quelqu'affaire d'importance à confier à son souverain. Sa renommée et son talent le lui permettaient.

-- Vénéré Pharaon, que lisez-vous sur ce mur ?
-- Après la soumission à Amon le roi des Dieux, je vois l'hommage de rigueur aux éléments, Shou, Tefnout, Geb, Nout, puis la révérence à Rê le soleil, une longue discussion avec Osiris, en charge de la résurrection, lequel est soutenu par Atoum le créateur avec le concours d'Isis. Ici l'espace vide où n'est pas représenté celui que l'on ne nomme pas, puis Horus pour l'ordre, et bien sûr Anubis, le protecteur des morts.
-- Et ensuite, Pharaon ?
-- Ensuite il y a l'ouverture pour la porte.
-- C'est ce qui me préoccupe Pharaon. Je n'ai pas assez de mur ! Il me reste au moins cinq Dieux majeurs à saluer et je n'ai presque plus de mur ! Cela se produit de plus en plus, Seigneur, et les choses ne se sont pas améliorées depuis la venue de tous ces nouveaux Dieux mineurs. Nous avons besoin de plus de murs.
-- Ce n'est pas grave, on va chercher un ingénieur français et tout rentrera dans l'ordre.
-- Pitié, non, Seigneur ! Sauf votre respect, ces français se sont mis à faire la pyramide toute fine et pointue qu'on dirait un... une...
-- Moi je les trouve plutôt avantageuses.
-- Mais il n'y a même pas l'espace d'une petite chambre mortuaire à l'intérieur ! Ces gens ne comprennent rien à nos besoins. Comment voulez-vous faire faire vos travaux par quelqu'un qui n'a pas idée de vos besoins ?
-- En effet, ce serait absurde. Pour l'heure, tu vas graver le reste en abbrégé, je vais réfléchir à la question et prendre une décision majestueuse très bientôt.

Laissant là l'artisan tout à ses abbréviations hiéroglyphiques, Amenophis IV retourna en son palais méditer sur ce que son père Amenophis III lui disait au sujet des Dieux. "Tu sais, Quatre, disait-il, parmi les Dieux, le plus fort, c'est Rê. Parce qu'il peut te bronzer tout beau ou te brûler tout rouge. Il fait ce qu'il veut, Rê. Et sans lui, t'y verrais que dalle...". Heureusement qu'on le grave en premier, pensa Quatre, ce serait dommage de le tronquer. Le défunt père avait toujours marqué une nette tendance en faveur de ce dieu, et encore plus vers Aton, sa manifestation physique, le disque solaire.

L'idée mit des mois à faire son chemin. D'abord, Amenophis IV instaura la préséance d'Aton sur les autres Dieux aux cas où les murs viendraient à manquer. Puis il en vint à penser qu'Aton avait de nombreux avantages sur les autres dieux. Il était plus fort, plus beau, plus utile, plus facile à graver. Enfin, un beau jour, Amenophis IV se dit qu'il était temps d'accorder à Aton la place qu'il mérite, c'est-à-dire d'en faire bien plus que le Maître : d'en faire l'Unique. Il réalisa tout naturellement que la place gagnée sur les murs des temples et tombeaux permettrait de dessiner un peu mieux les Pharaons, en particulier Amenophis IV. D'ailleurs il ferait en sorte de n'être figuré qu'avec une physionomie céleste. A considérer un Dieu unique, il pouvait aussi bien s'en considérer l'unique interprète. Aton ne parle pas comme les anciens Dieux, et il n'était donc plus besoin de graver d'interminables dialogues un peu partout. Seule la parole du Pharaon serait nécessaire. Amenophis IV se fit dès lors appeler Akhenaton, celui qui est utile à Aton.

Son épouse de l'époque, Nefertiti, jugea que cet élan pouvait aussi bien lui profiter. Très vite, après que son Pharaon ait commandé quelques temples nouvelle vague, elle exprima le désir d'avoir une ville de campagne, où ses filles pourraient respirer le grand sable.
-- La ville de ville, c'est bien pour les boutiques, mais toute cette circulation n'est pas très bonne pour les petites.
-- Tu as raison, concéda Akhenaton. Et puis cela coûtera moins cher que de tout refaire ici.

La nouvelle ville nomée Akhetaton, aujourd'hui connue sous le nom d'Amarna, fut donc érigée au millieu du désert, selon des directives qui tranchaient avec tout ce que le peuple égyptien avait connu jusqu'alors. L'idée d'un Dieu unique n'avait encore jamais été tentée dans le monde connu, les esprits n'y étaient pas préparés.
 
-- Cette face-ci sera consacrée à Dieu, commanda Akhenaton en désignant un côté du couloir d'accès au temple principal.
-- Lequel ? demanda le maître d'oeuvre.
-- Aux crocodiles ! répondit le Pharaon.
On emmena l'indélicat prestement, tandis qu'il criait "pitié Seigneur, j'avais oubliééééé". Le second prit sa place.
-- Et pour les autres Dieux, Seigneur ? demanda celui-ci, un peu incertain.
-- Il n'y a qu'un seul Dieu, bon sang !
-- Pardonnez-moi, Pharaon Eternel, je parlais seulement des secondaires. Nous pourrons les mettre sur un autre mur s'il sied à...
-- Aux crocodiles !
Le second du second s'avança et, après une longue hésitation sous le regard de bronze d'Akhenaton, se décida à demander :
-- On trace la tête de faucon au-dessus du soleil alors, votre céleste magnificence ?
-- Aton c'est le soleil lui-même ! Vous allez donc représenter le soleil. C'est pourtant simple !
-- Oui, Pharaon ! Il en sera fait selon vos désirs !
-- Et dessous, béni par ses rayons, il y aura moi qui reçois l'Ânkh. Ici.
-- Et moi, je sens l'aïl ? glissa Nefertiti dans son dos.
-- Et derrière moi il y aura votre Reine, ajouta Akhenaton sans changer de ton.
-- N'oublies pas tes filles.
-- Et derrière elle, figureront les princesses.
Tout le monde laissa passer quelques instants de silence, puis le Pharaon s'en fut avec sa suite.
-- Finalement, chuchota l'artisan d'ecritures à son voisin quand son Seigneur eut disparu, on le fait avec quelle tête, Aton ?
-- Je sais pas, j'ai rien compris. C'est de plus en plus difficile, vraiment. Tu sais qu'il a demandé que les statues soient placées à l'extérieur ?
-- Tu plaisantes ? Et pour les momies les bandelettes doivent être à l'intérieur tant qu'on y est ? Ca n'a pas de sens. Les prètres vont se rebeller s'il continue.
-- Cela m'étonnerait. Ils l'aiment bien. D'ailleurs il est gentil dans le fond. S'il s'en tient à quelques temples, ça va. Ou même une ou deux villes. Un Pharaon peut quand même bien faire ce qui lui chante. Autant attendre que ça lui passe.
-- On va en prendre pour trente ans.

Le peuple égyptien du Nouvel Empire n'eut pas à attendre tout ce temps. Le règne d'Akhenaton dura une petite vingtaine d'années. Comme prévu, Amarna suffit à ses inspirations artistiques. Il fit bien retoucher d'autres murs à travers la contrée, mais sans aucun remaniement en profondeur. Comme il le souhaitait tant, de nombreuses représentations de sa personne nous sont parvenues, montrant toute sa beauté (améliorée par la mode il est vrai) dans des contextes toujours ensoleillés, ce qui est propice au teint. Malheureusement, ni Nefertiti, ni ses filles ne lui apportèrent d'héritier mâle. Ce fut donc un neveu distant, un jeune homme du nom de Toutankhamon, qui lui succéda. Ce dernier ne souhaita pas s'installer dans la nouvelle ville. Les anciens usages reprirent leur place sans difficulté.

-- Nous venons de bâtir un nouveau mur dans le temple principal, Pharaon, annonça l'intendant. Vous plairait-il de poser avec Dieu ?
-- Lequel ?

Si son nouveau produit ne fut un succès qu'un siècle après sa mort, et parmi un autre peuple, souvenons-nous quand même d'Akhenaton comme l'un des plus grand innovateurs du genre humain, car le monothéisme est l'une des inventions les plus fondamentales que l'humanité ait connues, avec le feu, la roue et la bière.




(*) Octobre n'était pas encore inventé, je traduis pour votre confort.
par Impromptu publié dans : l'Histoire avec une grande Hache
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Samedi 26 janvier 2008
Ce qu'il s'est passé avant.

Vers 3603 avant EP (plus vulgairement 1730 avant Jésus), fut gravé sur une stèle un code juridique. C'est l'un des plus anciens codes sur stèle existants. La mode des escaliers avait considérablement reculé à cette époque au profit des stèles. En seulement cinq siècles, les ingénieurs français furent parvenus à dissocier l'activité "écriture/lecture" de l'activité "montée d'un escalier". Après cinq siècles supplémentaires, ils eurent séparé la lecture de la descente d'un escalier, et nous en vînmes en moins deux mille et approchant à lire à l'arrêt, debout face à une stèle (*).

Hammourabi était un roi mésopotamien qui décida de centraliser et d'uniformiser l'administration de l'empire constitué d'une collection de cités-états auparavant très indépendantes. Il fit de Babylone sa capitale : ce fut considéré comme une réussite. Comment y est-il parvenu ? On vous dira diplomatie. On vous dira conquête. On vous dira justice. Moi je ne vous dirai que trois mots : com-mu-ni-ca-tion. Le témoin : des esc... des stèles partout avec les mêmes trucs écrits dessus.

Quand on entreprend une campagne de stèles, il est important d'écrire la même chose sur chaque exemplaire. Cela, Hammourabi l'avait bien compris. Sa démarche pour standardiser la juridiction par tout le royaume est encore appliquée de nos jours, pour standardiser par exemple chez nous l'achat de voitures, ou le port de bas auto-fixants noirs avec un motif très fin en dentelles qui court de bas en haut (et qui gratte un peu derrière le genou). Ainsi, Hammourabi fit installer son message ici et là à travers le territoire. On en a retrouvé plusieurs fragments et un exemplaire complet. Cet exemplaire unique n'est ni numéroté ni signé, il n'a donc pas de valeur, mais il nous renseigne quand même sur les modes de l'époque.

Ce code est une collection d'annonces promotionelles qui visent à faire passer deux messages : "regarde comme je rend la justice trop bien", et "fais comme moi, rends la justice trop bien". Le tout fait bloc, à tel point que le traducteur a du opérer des césures et numéroter les bouts. A cette époque, les lois n'étaient pas divisées en articles avec des numéros, parce que le basalte était cher et il fallait écrire compact. L'ensemble n'est pas exhaustif, il s'agit de jurisprudence.

La société dépeinte par le code d'Hammourabi se compose de trois couches. De haut en bas (**) : l'homme libre travaillant pour l'administration dans le palais ou dans les villes, l'homme libre qui ne travaille pas pour l'administration, et l'esclave. Chaque couche dispose de responsabilités et de prérogatives. Le code vise en particulier à éviter qu'une couche n'opprime celle d'en-dessous.

Quelque chose vous semble anormal à la lecture de ce qui précède sans que vous puissiez mettre le doigt dessus. J'ai eu la même sensation, mais mon livre est venu à ma rescousse. A mon tour, je vous viens en aide : il faut comprendre ici "esclave" comme "domestique". Dès lors, tout tombe en place et nous sommes bien soulagés. Les vrais esclaves, issus de peuples conquis ou déportés, ne sont pas pris en compte dans le code, ce qui est naturel puisque ce ne sont pas des vrais gens. Il aurait semblé fort inconvenant qu'ils aient des prérogatives et que l'on cherche à ne point les opprimer, puisque tout de même ils sont là pour ça. Nous voyons ainsi que la tradition d'esclavage que nous avons entretenue jusqu'au XIXè siècle en territoire français jouit d'une respectabilité sans pareille que lui confère un très grand âge. Nous aurons l'occasion d'y revenir.

Nous retiendrons enfin de cette époque, si ce n'est de ce code, qu'elle fut l'occasion d'un grand développement scientifique écrit, avec par exemple la naissance de la géométrie et de la divination en textes. On prétend que les arts ont quant à eux stagné mais retenons tout de même que la production de stèles s'est considérablement développée puisqu'il fallait bien écrire quelque part, et une stèle c'est beau. C'est tellement beau que nous en avons érigé à Paris dans la rue. Or, tout le monde sait que Paris est beau. Ou alors, on en a mis parce qu'elles ressemblent tout de même à un.. à une... enfin ça y ressemble beaucoup, et c'est une sorte de symbole pour nous.




(*) Ce n'est qu'au siècle dernier qu'ils finirent par rassembler montée et descente sur les mêmes escaliers, mais ceci est une autre histoire.
(**) Une couche sociale ne se lit jamais de gauche à droite.

Ce qu'il s'est passé après.
par Impromptu publié dans : l'Histoire avec une grande Hache
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Mardi 26 juin 2007
Ce qu'il s'est passé avant.

Il y a environ 4657 ans, le Pharaon Khoufou, aussi appelé Kheops, signa le début du chantier qui aboutira à ce qui est encore aujourd'hui le plus monumental tas de pierre jamais constitué. C'est grand, c'est lourd, c'est dépouillé, en un mot c'est une Merveille. La Grande Pyramide, qui nous contemple depuis la fin des travaux, mérite ici un Grand Article (j'aime autant vous prévenir tout de suite).

Il y a peu de chose à dire sur Khoufou lui-même. Rien n'indique qu'il ait été particulièrement puissant, ou grand, ou sage, ou brillant, ou terrible. Nous le connaissons tous parce qu'il est enterré sous une stèle que l'on voit de très loin. En d'autres termes, l'histoire a retenu son nom parce qu'il en a une plus grosse que les autres. Que l'on ne me dise pas que l'humanité n'est pas phallocrate.

Selon les hypothèses courantes, la construction aurait duré vingt ou trente ans. Cependant, mes sources indiquent une plus longue période. Comme j'ai eu connaissance de ce qu'il s'est réellement passé, je vous le révèle : les français ont eu un rôle déterminant dans l'édification du Maître Monticule. Un français en particulier, quoique ce soit le travail de toute une équipe, il remercie ses professeurs, ses camarades et ses parents.

Peu après son accession au trône, vers vingt-cinq ans, Khoufou décida qu'il allait d'ores et déjà se faire construire un tombeau, de sorte qu'il puisse régner l'âme en paix. D'un naturel anticipateur, il savait tout l'intérêt d'acomplir les formalités bien en avance. Il manda donc son architecte, le vizir Hémiounou. Celui-ci, connaissant le petit côté tâtillon de son Pharaon, préféra déléguer une affaire aussi sensible que le tombeau personnel ("avec aménagements", avait précisé son seigneur) : il suggéra d'importer un architecte de l'étranger afin, dit-il, d'apporter en sus une touche d'exotisme.

Les égyptiens avaient bien entendu connaissance de l'excellente réputation des ingénieurs français. Ceux-là même qui avaient inventé les fameux "blocs-pour-graver-des-notes", de la taille d'une brique, en argile, en forme d'escalier. Ils avaient alors inventé des pagnes renforcés en cuir de chèvre (double épaisseur) avec de très grandes poches pour y glisser les "blocs-pour-graver-des-notes". Ils avaient ensuite inventé les bretelles épaisses en chanvre pour soutenir les pantalons renforcés en cuir de chèvre (double épaisseur) qui permettaient de transporter les "blocs-pour-graver-les-notes". Il y avait aussi des atelles dédiées et bien d'autres dispositifs ingénieux qu'il serait trop long d'énumérer.

Khoufou envoya des émissaires auprès de la famille de ces inventeurs, en France (qui n'avait pas encore été inventée mais les français y travaillaient déjà). Il faut savoir qu'en ce temps-là, les ingénieurs français se transmettaient leur art de père en fils. Les femmes de la famille, généralement considérées "impropres à l'ingénierie", ne fondaient foyer qu'avec d'autres ingénieurs. Ils vivaient en communauté très fermée, avec un fort esprit de corps. De nos jours, ces pratiques ne s'observent plus guère que chez les énarques, qui constituent en quelque sorte la noblesse de ce groupe ethnique (ils feront d'ailleurs grand cas de ne pas être assimilés à de "vulgaires" ingénieurs) et sont garants des plus anciennes traditions. Les égyptiens jetèrent leur dévolu sur Jean-Jacques, vingt-sept ans, brun, droitier, abondance de poil dans les oreilles. Avant d'avoir le temps d'exprimer toutes ses réserves, il se retrouva aux pieds du Pharaon.

Les directives furent transmises directement de la bouche de Kheops, par l'intermédiaire d'un traducteur qui faisait précéder chaque propos de son seigneur par une longue suite d'attributs incluant "souverain", "suprême", "fils des Dieux" ainsi que quelques références géographiques.

-- Vous m'érigerez un tombeau confortable, pas trop grand, élégant, soigné mais sans ostentation, bien aménagé pour couler une éternité tranquille. La finition sera impeccable, avec une petite touche moderne laissée à votre initiative et, bien entendu, orienté vers l'Ouest. Vous avez cinq ans, cent maçons et cinq cent manutentionnaires.
-- Parfait. J'ai déjà quelques idées, on peut commencer tout de suite.
-- Vous ne faites pas de plan ?
-- Oh non, ça fait traîner et ça change tout le temps, et puis j'en n'ai pas besoin. On les fera après. C'est comme vous dites la touche moderne. On appelle ça la fabrication soutenue. C'est une nouveauté dans la famille, ça marche bien.
-- Vous aurez au moins besoin de prévoir le granit à faire convoyer depuis Assouan. Cela prend plusieurs semaines.
-- Du granit pourquoi ?
-- Et bien, pour la pyramide.
-- Ah, vous voulez une pyramide aussi. Ok, pas de problème.

Une vague d'inconfort parcourut la salle d'audience.

-- Par contre, reprit Jean-Jacques, on va pas prendre du granit, ça se coupe mal et il va falloir être précis. Faites moi confiance, je suis un spécialiste des joints. Vous ne serez pas déçu. Ici, ce qu'il nous faut, c'est du calcaire.
-- Du calcaire, nous en avons beaucoup, dit le Pharaon avec un geste vague de la main, mais j'ai convenu d'un accord privilégié avec les mines d'Assouan, vous devrez consommer du granit. L'accord est important pour la paix. La paix est importante pour les travaux.
-- Dans ce cas, on va s'en servir pour les aménagements intérieurs, le mobilier, tout ça. On trouvera bien, ne vous en faites pas.

Sept ans plus tard, Khoufou fut averti que les travaux entraient dans leur dernière phase et que le temps était mur pour qu'il honore le site de sa présence. Il se rendit sur place avec sa suite. L'ingénieur se tenait au bord d'un grand réhaussement carré au millieu duquel trônait une pyramide d'une vingtaine de mètres de haut, parfaitement proportionnée et brillante sous le soleil.

-- On vous a mis une fine patine blanche sur les faces pour donner un aspect branché, dit Jean-Jacques tout sourire en venant à la rencontre du Pharaon. Désolé pour le délai supplémentaire mais on a eu des éboulements. Le sol du désert est plus meuble que je le pensais, alors il a fallu tout renforcer dessous.
-- C'est petit, répondit Kheops.
-- Vous vouliez quelque chose de mignon, n'est-ce pas ? Elle est parfaite, je vous assure. Orientée à la seconde près, régulière, équilibrée.
-- Je ne vois pas l'entrée.
-- L'entrée de ? Du caveau ?
-- Oui.
-- On n'a pas encore monté le portail, c'est la trappe que vous voyez là.

Une cinquantaine de pas avant la pyramide, sur le promontoire, se dessinait un carré de trois mètres de côté.

-- On pénètre dans la pyramide par le dessous ? demanda le Pharaon intéressé. Voilà qui est moderne, en effet.
-- Comment ça, "pénétrer dans la pyramide" ?

Khoufou resta immobile quelques instants, son regard pesant sur Jean-Jacques comme un pied sur un ballon : dans l'attente d'une action exutoire. Puis il parla à l'un de ses gardes, lequel se rendit au pas de gymnastique près de la trappe, donna des ordres aux ouvriers environnants qui lui répondirent, se fit fournir une torche, fit ouvrir la trappe et descendit accompagné de l'un des ouvriers. A l'issue de longues minutes pendant lesquelles tous les regards restèrent fixés sur le carré sombre, le garde sortit avec son guide, revint à la même allure auprès de son maître et rendit compte.

-- Mon tombeau est souterrain ? demanda le Pharaon à l'ingénieur.
-- Ben... oui. Comme pour un tombeau. C'est pas bon ?
-- A quoi sert la pyramide ?
-- Je ne sais pas, c'est vous qui vouliez un ornement en forme de pyramide dessus, non ?
-- Je vois. Ce n'est pas grave.
-- Ouf, vous m'avez fait peur.
-- Je ferai refaire tout cela par quelqu'un de compétent.

Sans laisser l'ingénieur répondre, il donna un ordre que Jean-Jacques ne comprit pas immédiatement. Cependant il saisit l'idée à la façon dont les gardes l'empoignèrent : sans plus de méchanceté ou d'intérêt que l'on en aurait eu à l'égard d'un seau d'eau usagée. Dans un souci de perfection professionnelle, son interprète l'accompagna pour le tenir au courant.

-- Pharaon ne souhaite plus vous voir, nous allons vous accompagner vers le jugement d'Osiris.
-- Me renvoyer chez moi ? demanda Jean-Jacques sans trop d'espoir.
-- Le royaume des ombres sera chez vous, oui.
-- Mais c'est cruel !
-- Oh non, absolument pas. Le crocodile est très fort et très rapide. Le contraire de cruel. Le crocodile est signe de... commisération de Pharaon. Vous devriez avoir de l'amour pour Lui.
-- Dites-lui que vous ne pouvez pas reprendre le chantier sans moi, il va perdre des années !
-- Pharaon est jeune, son tombeau n'est pas urgent.
-- Il va perdre des milliers de tonnes de matériau !
-- Pharaon est puissant, le matériau est inépuisable.
-- Il va perdre toute la main d'oeuvre !
-- Pharaon commande un royaume.
-- Il va perdre... il va perdre... le site !
-- Impossible, le site a été choisi par lui sur les conseils des astronomes.
-- Sans moi vous ne pourrez plus jamais construire sur ce site !

Ils arrivèrent au bord d'une fosse humide au fond de laquelle l'ingénieur devinait des formes massives glisser les unes contre les autres. Les gardes eurent la politesse d'attendre que l'interprète leur signale la fin de la conversation.

-- Vous mentez pour sauver votre vie, dit ce dernier.
-- Pas du tout, je vous le jure, moi seul peut vous permettre de continuer de construire sur ce site.

Les reptiles luisants donnaient des signes d'impatience. L'interprète réfléchit un instant. Finalement il parla aux gardes, qui attendirent, immobiles, tenant Jean-Jacques qui semblait ne rien peser, puis il s'en fut porter le mot à son souverain. Plus tard, l'ingénieur fut transporté auprès d'un Kheops qu'il voyait pour la première fois en colère.

-- Vous avez saboté le site !
-- Jamais de la vie ! Je suis un professionnel ! lui renvoya Jean-Jacques. Mon travail est toujours impeccable quoi qu'il m'en coûte.
-- D'où vous viennent alors vos pitoyables menaces ?
-- Il n'y a pas de menace, Pharaon, ce n'est qu'une question d'adaptation de plusieurs travaux entre eux. Nous appelons ça la compatibilité entre deux versions. Si les travaux qui suivent ne sont pas compatibles avec ceux qui ont précédé, tout s'écroule. Les fondations que j'ai installées sur le site suivent une certaine structure, qui est efficace, robuste et stable. Je vous garantis que ces fondations peuvent soutenir la moitié du monde, mais ce que vous construisez dessus doivent leur correspondre : ça doit être compatible. Sinon, tout s'effondre, et vous en aurez pour un siècle à reconstruire.
-- C'est ce que j'appelle un sabotage.
-- C'est ce qui s'appelle de l'ingénierie, c'est une question de qualité.
-- Les contre-maîtres qui ont participé aux travaux connaissent la structure, nous n'avons pas besoin de vous.
-- Ils n'en connaissent qu'une partie, et elle est trop complexe pour qu'ils l'élucident avant des années.
-- Alors ils mettront des années.
-- Pourquoi perdre des années alors qu'avec moi vous pouvez commencer tout de suite ? Et vous ne pouvez pas dire que ce que j'ai fait n'est pas du bon boulot. A part cette histoire de souterrain.

Khoufou finit par se rendre aux arguments de Jean-Jacques. Il lui indiqua cette fois précisément comment la chambre du tombeau devait se situer dans la pyramide. L'ingénieur lui expliqua que pour intégrer dans le plan général le travail déjà accompli, en particulier la pyramide déjà édifiée, il faudra que la suivante soit beaucoup plus grande, afin que le couloir menant à la chambre lui passe au-dessus et non au travers.

-- Combien ? demanda Khoufou.
-- Disons... douze ans et dix mille hommes de plus.
-- Dix mille hommes pour pousser des blocs de calcaire pendant douze ans ? Mais vous prenez mon peuple pour des esclaves ?
-- Il y a beaucoup de fierté dans le métier de manutentionnaire ! Et puis ils ne vont pas seulement pousser, ils vont aussi tailler, porter, monter, des conditions de travail tout en diversité.

Khoufou, séduit par la perspective d'un monument de taille respectable qui lui apporterait certainement un supplément de notoriété, protesta pour la forme. Il procéda ensuite à une embauche massive. Jean-Jacques se remit à l'ouvrage.

Quinze ans plus tard, Jean-Jacques flanqué de son nouvel interprète (l'autre s'était retiré, doucement poussé par l'âge) acueillit Kheops au pied de la pyramide. Celle-ci écrasait la procession du haut de ses cent mètres.

-- On vous a mis une patine blanche pour lui donner un air branché, annonça l'ingénieur avec fierté. Et cette fois la chambre est à l'intérieur.
-- C'est grand, répondit Kheops.
-- On a été obligé, à cause des fondations. Mais elle est bien. Nette, stable, propre. Non ?
-- Elle me plaît. Mais qu'est-ce que c'est que ça ? dit le Pharaon en désignant le milieu de la face visible.
-- Ben, un escalier en argile. Pour écrire dessus.
-- Je ne veux pas d'escalier sur mon tombeau.
-- Ah ben non, alors, mais ça change tout le temps ! Voilà qu'il faut pas d'escalier, maintenant ! Comment voulez-vous laisser une trace si vous n'avez pas d'escalier ? C'est la base, pourtant.
-- Vous allez m'enlever ça.
-- Impossible de l'enlever, il fait partie intégrante du bâtiment. Si on l'ôte, ça fout tout en l'air, il faudra tout démonter.
-- Qui a dit que quelque chose est impossible dans mon Empire ? répliqua Khoufou froidement. Montrez-le moi, il sera exécuté sur-le-champ.

Une rangée de soldats se mit en position agressive.

-- Oui, enfin non, corrigea Jean-Jacques, on peut mettre une couche par-dessus. Ce sont des choses qui se font. Une sur-face commanditaire, on appelle ça dans notre jargon.
-- Combien ?
-- Cinq ans et deux mille hommes de plus.
-- Vous plaisantez.
-- C'est ce qu'il en coûte de lui garder sa rigueur géométrique.
-- A quoi sert-il que mon tombeau soit géométriquement rigoureux ?
-- Pharaon, je ne veux pas être impoli ni rien, mais je connais mon boulot. Je suis un spécialiste et je fais les choses dans les règles. Si vous devez monter une cabane en bois vous n'avez pas besoin de moi, mais ici, on fait de la qualité, c'est ma réputation qui est en jeu. Votre tombeau sera le nec le plus ultra si vous me laissez accomplir mon art. Tout le monde vous l'enviera.
-- Entendu. Veillez à ce qu'elle ne s'effondre pas, avec vos couches.
-- Aucune chance, c'est du solide qu'on vous a fait là.

Jean-Jacques tapa du pied sur un bloc pour appuyer ses dires, ce qui eut pour effet de discrètement fissurer le bloc d'à-côté.

-- Cela dit, pour vous rassurer, reprit l'ingénieur en regardant de l'autre côté, nous allons renforcer les soutiens, et croiser les supports de charge. Des fois que vous voudriez faire des extensions dans le futur.

Six ans plus tard le Pharaon, qui abordait alors l'âge mûr, pénétra sur le chantier, bien décidé à enfin conclure cette entreprise. L'ingénieur l'attendait pour ainsi dire à la porte, avec un enthousiastme que le temps n'avait pas tassé. Le sommet du monument culminait à cent vingt mètres.

-- On vous a mis une patine blanche pour lui donner un air branché, déclara Jean-Jacques les bras ouverts en accueillant le cortège.
-- Bien. C'est parfait, répondit le Pharaon. On peut terminer.
-- Entendu. Il ne reste plus qu'à régler les mesures de détail concernant la chambre. Si vous voulez bien me suivre à l'intér...

L'interprète s'effondra soudain sur ses genoux, mit le front à terre et débita une litanie suppliante à l'attention de son seigneur en battant le sable des mains. Kheops resta immobile. Des milliers de sourcils froncèrent, les jointures blanchirent autour des manches de bois terminés par des pointes qui portaient en filigrane la mention "tu meurs ici", les pectoraux frémirent sous le soleil impitoyable. Des chochotement s'épandirent parmi l'assistance dans toutes les directions sur des centaines de mètres.

-- Pardon ? fit traduire Khoufou.

Tout petit au centre de la foule maintenant silencieuse, Jean-Jacques sentit que l'option de répéter à l'identique aurait conduit tout droit à un avenir plutôt brutal, plein de découvertes mais globalement peu riant. Il déglutit. Quelle partie de sa phrase fallait-il changer ? L'ingénieur résolut de progresser pas à pas.

-- Je... disais que... ("ils attendent", se dit-il) votre sublimissime altesse... (jusque là, j'ai bon) méritait bien mieux que... du vulgaire prêt-à-ci-gésir... (ils s'agitent) mais plutôt du sur mesure... et je vous proposais... (c'est là ! c'est là !) de me... (vite, quelque chose !) de me suggérer... (ça passe, vas-y Jean-Jacques) comment réaliser cette opération. Votre immense seigneurerie.
-- J'ai eu un instant la crainte que vous me suggériez de pénètrer, de mon vivant, dans mon propre tombeau. Vous n'imaginiez rien de tel, je suppose.
-- Heu... non. Non, non, rien de tout ça. Du tout.
-- Cette pensée sacrilège a néanmoins été exprimée par votre interprète. Il sera supplicié longtemps.

L'intéressé fut emmené tout gémissant et remplacé.

-- Vous allez me dessiner les lieux et nous conviendrons des derniers arrangements, dit Kheops. Mes habilleuses vous procureront mes mesures si besoin.

Le Pharaon n'était pas très satisfait des dispositions intérieures. Emporté par la majesté de son monument, il considérait que le couloir principal devait être plus grand, et devait monter vers le sarcophage, au lieu d'y mener à l'horizontale. L'ingénieur répondit que si le couloir montait, une autre chambre devrait être aménagée et que comme cela fragiliserait l'ensemble, il était plus prudent de prévoir un dispositif anti-éboulement, ce qui reviendrait cher. En outre, le couloir du souverain pouvait être "grand" dans le sens de "haut", mais le creuser en largeur reviendrait à tout devoir refaire, ou alors à tripler la taille de la pyramide, ce qui pourrait prendre environ quarante ans supplémentaires. Le Pharaon s'opposa à tout ajoût de volume, et consentit donc à un couloir fin mais haut de plafond, ce qui était mieux qu'un couloir standard. Il convint d'un délai supplémentaire de deux ans pour la préparation de la nouvelle chambre.

Un dernier détail prolongea considérablement la discussion : l'entrée de la pyramide était au niveau du sol, ce que Kheops jugeait inconcevable. L'ingénieur arguait que la pyramide était conçue comme ça et que modifier cette partie du couloir nécessiterait de tout démonter. Le Pharaon fit montre d'autorité mais Jean-Jacques tint bon, en pesant de tout le poids de son métier et surtout du travail déjà accompli. Kheops menaça de faire creuser une autre entrée sans l'aide de l'ingénieur, ce qui plongea ce dernier dans un grand désarroi et le fit annoncer un désastre sans équivalent. Devant l'attitude butée de son vis-à-vis, il proposa une couche supplémentaire, seule solution de compromis possible. Au terme de longs palabres, il obtint un supplément de cinq ans en plus des deux ans consacrés à la nouvelle chambre. Il se faisait fort de mener les deux travaux en parallèle.

Huit ans plus tard, un Khoufou désormais fatigué vint au pied de son tombeau, accueilli par un toujours souriant Jean-Jacques de fin de chantier. La Grande Pyramide atteignait alors cent quarante-six mètres.

-- On vous a mis...
-- Une patine blanche, oui, merci. Très joli. C'est bon, cette fois ?
-- Bien sûr. En ce qui me concerne, c'est une réussite. Je crois bien que vous avez face à vous la plus grande construction de presque tous les temps.
-- Je ne sais pas ce qui m'a pris de me lancer là-dedans, dit Kheops le regard porté vers le sommet, mais maintenant qu'elle est là...
-- Je n'ai plus qu'à vous remettre les plans. J'ai laissé des directives à un groupe d'ouvriers spécialisés pour poser un bouchon de granit dans l'entrée après... Après.
-- Parfait. Je vais pouvoir mourir.
-- Et je vais pouvoir rentrer à la maison. Cette réalisation va faire parler de moi. M'ouvrir beaucoup de portes, mon horizon professionnel est dégagé. Merci de m'avoir fait confiance.
-- En somme, vous débutez une excellente carrière à soixante-trois ans. Je vais vous régler vos émoluments.
-- Maintenant que vous en parlez, je vais peut-être commencer par prendre des vacances. Au fait, je vous ai fait un petit apothème au centre des faces de la pyramide.
-- C'est gentil à vous, soupira le Pharaon. Vous serez peut-être surpris si je vous demande pour quoi faire ?
-- C'est très joli sur les pyramides à faces lisses. Quand le soleil est pile sur une face, et qu'on regarde la pyramide depuis le dessus...
-- Il faut monter jusqu'au sommet pour le voir ?
-- Non, plus haut. Quand on regarde l'édifice depuis au-dessus le dessus. Avec le jeu de lumière, voyez ?
-- Et comment exactement comptez-vous vous élever au dessus de ma tombe, qui est d'après ce que vous dites la plus grande construction de presque tous les temps ?
-- Ben, je sais pas, dit doucement Jean-Jacques en regardant en l'air. On trouvera bien un moyen.

Ce qu'il s'est passé après.
par Impromptu publié dans : l'Histoire avec une grande Hache
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Samedi 9 juin 2007
Ce qu'il s'est passé avant.

Trois mille ans avant Jésus, qui était un homme fort peu nanti dont nous nous sommes approprié la philosophie, trois mille ans avant notre hère, donc, par un mardi ensoleillé du début du mois de mai, l'écriture fut inventée. L'histoire pouvait commencer pour les derniers retardataires. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Auparavant, la vie de groupe était simple. Le chef disait "on va chasser le bison demain". Un guerrier disait "on devrait pas plutôt attendre la semaine prochaine, rapport aux RTT ?" Le chef se frottait le menton en murmurant "maintenant que tu en parles..." et juste derrière il lui déchirait la tronche grave. Puis il expliquait que la division R&D n'avait pas encore découvert le gouvernement participatif. C'était le bon temps.

Seulement, profitant lâchement d'un climat avantageux, une civilisation s'étendait l'air de rien. Le climat n'était pas le seul responsable, il y avait également une céréale fort opportune, l'épeautre, qui poussait naturellement à proximité du Tigre et de l'Euphrate. Sumer, car c'était elle, mit des millénaires à atteindre une taille critique. Les principales villes Sumériennes étaient autant de royaumes chacun gouvernés par, vous le devinez, un roi. C'était un chef guerrier, comme tous les autres, et il gouvernait selon les mêmes pratiques que ses pères.

Un jour, un de ces roi dit : "nous commençons à être nombreux, et je passe de plus en plus de temps à péter la gueule aux imbéciles qui l'ouvrent (*). Je mérite une compensation. J'instaure à partir d'aujourd'hui une Taxe de Solidarité Sociale - puisque je représente la société - à hauteur de 1,52% du revenu de chacun. J'ai dit." (**) Il prononça cette nouvelle réglementation devant de nombreux témoins (***).

Au début, ça allait. Il y avait toujours un témoin d'origine qui rappelait le taux instauré par le roi, et l'information était confirmée par d'autres. Le temps passant, les mémoires s'effilochèrent, et le mot fut transmis avec plus ou moins de bonheur. Malgré la bonne volonté de tous, la "cueillette", comme l'appelaient avec affection les préposés au trésor, devint plus difficile.

-- Salut Roger (****), je viens récupérer la TSS.
-- Rappelle-moi combien c'est, encore ?
-- Heu... 2,14.
-- C'était pas 0,95 ? Y'avait un 5 dedans, j'en suis sûr.
-- 5,55 ?
-- Non mais oh !
-- Je retourne au palais pour demander, je reviens demain.

Le préposé demanda au roi. Mais le roi, qui avait d'autres choses à faire, avait oublié. Il réunit de nouveau tout le monde et fixa la nouvelle taxe à 2,14%, chiffre qu'il avait entendu murmurer au détour d'un couloir. Un habitant laissa échapper "ça a augmenté, non ?" "Qu'on le fouette !" s'écria un préposé. Le roi cassa la gueule au préposé et cria "qu'on le fouette !". On fouetta les deux, pour être sûr. C'était encore un peu le bon temps.

Un peu plus tard, l'histoire, qui pourtant commençait à peine, se répéta. La nouvelle taxe fut de 1,87%. Le roi demanda à l'un de ses savants de trouver un moyen de lui rappeler le bon taux. Le savant disposa quelques cailloux sur une table du palais de façon à représenter un ensemble et une fraction de cet ensemble. Le jour où il fallut recourir à la mémoire artificielle, on découvrit que la table avait été bousculée maintes fois. Le savant proposa un timide "132,07% ?" Le roi frappa le savant qui, de constitution fragile, fut tué sur l'instant. Un autre savant disposa d'autres cailloux, pour 3,02%, et le roi à qui les épices commençaient de monter au nez, abattit sa main sur les cailloux en hurlant "et vous, la caillasse, vous restez LA !".

Bien entendu, les cailloux bougèrent encore. Cependant, le coup du roi avait imprimé la table et on put retrouver le bon chiffre. On ordonna un grand banquet, le roi fit quelques autres exemplaires, et on transporta les tables par tout le royaume en guise de référence. L'écriture était née. Par la suite, on prit l'habitude de graver les édits dans la pierre, plus robuste que le bois.

Mon livre d'histoire de référence présente en illustration une photo d'un beau grand escalier en pierre orange, qui visiblement faisait partie d'une ziggourat. Cette image renvoie aux balbutiements de la civilisation sumérienne concernant les supports de l'écriture. En effet, au début les scribes gravaient de préférence dans les escaliers, parce que c'était pratique pour s'asseoir. Ainsi, sur le plus haut escalier de Sumer fut gravée la première nouvelle de fiction à suspense, chaque étage de la ziggourat marquant un nouveau chapitre. L'histoire était tellement bien écrite qu'à la fin, lorsqu'était révélé le pot au roses, le lecteur de surprise manquait une marche, trébuchait et dévallait l'édifice en se faisant très mal.

Face à une mortalité galopante qui marqua les premiers succès de la littérature, le roi s'inquiéta. Il fit venir un ingénieur de France (*****) et lui ordonna de trouver une solution. L'ingénieur fit jouer la logique imparable. Puisque les gens se font mal en tombant, il suffit de construire dorénavant les escaliers en argile, qui fait moins mal. Le roi dit "bonne idée", mais lui cassa la gueule quand même, pour le principe et pour le bon temps. La recommandation fut suivie mais l'argile se détériorant rapidement, les textes devinrent illisibles. L'idée fut abandonnée sans même que soit entammée la moindre réflexion pour corriger les petits défauts inhérents à toute invention géniale.

Cela dit, les scribes paresseux avaient pris l'habitude de graver l'argile et cette pratique perdura. L'argile, plus facile à transporter, facilita la diffusion des écrits et Sumer prospéra. C'est pourquoi, quoique les historiens le taisent pour je ne sais quelle raison, on peut attribuer aux français, sinon l'invention, au moins le succès de l'écriture.



(*) Les rois étaient rustres à l'époque.
(**) C'est pourquoi on appelle ça un édit, qui se disait "a-dit" avant.
(***) Les dialogues et les chiffres sont traduits en français. Les sumériens suivaient le système sexagésimal (base 60) qui a inspiré nos angles, minutes et secondes. Je sais qu'une partie d'entre vous ne pratiquent pas le sumérien. Ce n'est pas une critique. On peut réussir aujourd'hui sans connaître le sumérien. C'est juste que ça peut être un avantage professionnel. Enfin, moi, ce que j'en dis, hein.
(****) Les fouilles archéologiques n'ont pas encore démontré qu'il n'existât aucun Roger à Sumer.
(*****) La fuite des cerveaux commença il y a 5000 ans.

Ce qu'il s'est passé après.
par Impromptu publié dans : l'Histoire avec une grande Hache
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Dimanche 17 décembre 2006
Ce qu'il s'est passé avant.

La préhistoire, selon la définition, concerne la période qui précède l'apparition de l'écriture et de la métallurgie. Or, entre écriture et métallurgie, il y a environ 1500 ans. Donc, pour préciser, on invente un autre mot : protohistoire, qui concerne la période entre la métallurgie et l'écriture. Lorsque les choses ne sont pas claires, le mieux est toujours d'ajouter une couche de complexité, on invente un nouveau mot. Les spécialistes se plaisent à faire coïncider le début de l'histoire avec les premières traces écrites. Ils considèrent que ce n'est que lorsqu'on peut lire qui a fait quoi, où et comment que l'on peut dire cinq mille ans après que untel est responsable du retard et que unautretel avait bien dit qu'il fallait pas le faire, ce qui permet d'évoquer à juste titre les "raisons historiques" des petites contrariétés de notre quotidien.

Pour ma part, je préfère faire commencer l'histoire avec la métallurgie. En particulier l'histoire avec une grande hache, tant il est vrai qu'une hache de pierre ne tranche pas comme il faut. En bronze, ah ! Là ça devient sérieux.

Alors que l'homme avait déjà appris à miner pour extraire le sylex, qu'il avait appris à domestiquer le feu pour fabriquer des objets en céramique (et rôtir un mouton entier dans un délai inférieur à une semaine), il ne lui restait plus qu'à se rendre compte des énormes possibilités du métal. Il était temps de cesser de se borner à marteler des petits morceaux trouvés par terre pour les transformer en objets ornementaux (par définition inutiles) ou en aiguilles et poinçons qui ne tueraient même pas une poule. Il était temps pour l'homme de montrer sa vraie valeur au combat en écrasant à l'aide d'épées de bronze des villages de péquenauds qui se défendaient encore avec de ridicules bouts de bois. Grâce à la métallurgie, on pouvait enfin distinguer les guerriers des branleurs. L'Homme n'était pas loin d'inventer l'armée

C'est ainsi qu'il y a 6500 ans la société auparavant construite autour de la femme féconde se réorganisa autour de l'homme puissant. La hiérarchie sociale se clarifie, se structure, et devient instrumentée. Lorsqu'il est question de conquérant, de chef de guerre, nous avons tous quelques noms qui nous viennent à l'esprit. Sachez que nous n'en connaissons pas la moitié. Durant des siècles, des généraux formidables ont bâti des empires à la force de l'épée mais, manque de bol, personne n'était là pour écrire leurs aventures. L'écriture n'avait pas encore été inventée. Cependant, il y a bien eu quelques visionnaires parmi nous pour les deviner, ces proto-souverains. Fouillez par exemple l'oeuvre de Robert Howard. Conan le Barbare, que nous avons évoqué il y a peu, est l'un de ces chefs. Bien entendu il ne faut pas croire tout ce qu'on dit dans les livres, Conan n'a pas réellement combattu ces magiciens, morts-vivants et monstres fantastiques, c'est de la métaphore tout ça, mais au moins nous savons qu'il a existé.

Pour la première fois dans toute l'histoire de l'humanité, les français ont laissé à d'autres la primeur d'une invention majeure, et cela mérite d'être relevé. Très occupé avec le bétail, le français se préparait à découvrir la chèvre qui, à plusieurs titres, se révélerait bien plus confortable que le cochon. Par la suite, les français ont mis sur pied de nombreux centres de production métallurgique où étaient fabriqués des outils de qualité à partir de minerai importé. C'est la naissance de l'une de nos plus grandes fiertés : nos écoles d'ingénieurs. Ce n'est que bien plus tard, exploitant les connaissances les plus modernes en matière d'armée et de chèvre, que le français inventa la légion étrangère.

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Vendredi 20 octobre 2006
Ce qu'il s'est passé avant.

Nous sommes 8006 ans avant aujourd'hui. Il était rustre, il devient bien élevé. Il était poilu, il devient presque glabre. Il était plutôt brun, il devient plutôt rose. Il se déplaçait au gré des envies et de la recherche de nourriture, il reste à présent au même endroit été comme hiver. Il fouillait la terre à la recherche de racines et récoltait les fruits murs, il mange à présent de la nourriture cultivée. Et l'Homme s'est dit : "tiens, on va faire pareil".

Je parle bien entendu du cochon, qui se sédentarise vers cette période, obligeant l'Homme à faire de même afin de profiter de la très riche collaboration inter-espèce dont nous ressentons les bienfaits encore aujourd'hui. Il est dit : "dans le cochon, tout est bon". Sachez qu'il n'en fut pas toujours ainsi. Avant, le cochon était carrément sauvage et toujours de mauvaise humeur. De plus, il était très peu disponible, sans cesse en vadrouille. Pensez donc : la porcherie n'existait pas. Mais il a fini par atteindre le degré de civilisation que nous lui connaissons aujourd'hui.

Et l'Homme ? Il a suivi, bien évidemment. Il est devenu éleveur de cochons, car le cochon le vallait bien. Il a construit des maisons en bois et torchis, pour vivre à proximité du cochon. Il a inventé la céramique, pour manipuler et conserver les produits du cochon. Il a élevé des moutons, des chèvres et des boeufs, pour passer le temps quand le cochon dormait. Et il s'est mis à cultiver la terre, pour nourrir le cochon. Ainsi donc, le cochon, et en particulier le cochon français, est à l'origine de l'agriculture.

Nous avons compris pourquoi cochon, il nous reste à expliquer pourquoi français.

Des hommes habitaient entre l'Euphrate et le Jourdain, une région que l'on appelle le "croissant fertile", et tentèrent 8000 ans avant Jésus la culture du blé et de l'orge. C'était assez maladroit. Je ne crois pas que l'on puisse affirmer qu'il s'agissait d'agriculture. Au bout d'à peine un ou deux milliers d'années, le croissant fertile ne le fut plus. Et puis il y avait trop de monde. Alors ces gens ont émigré vers la terre d'accueil qu'a toujours été la France.

Une partie préférèrent le nord et s'installèrent dans le bassin parisien, et une autre suivit la Méditerrannée jusque dans le midi. Ils s'intégrèrent très bien, notamment en se rapprochant du cochon. Ces deux populations sont toujours restées relativement distinctes. Aujourd'hui encore, on peut les différencier par leur accent. Par la suite, la population du midi passa par une période de faste résultant de l'apprivoisement de l'olivier, de la vigne, du melon et de la courge, alors que les parisiens n'avaient même pas encore de patates et presque pas de champignons. On sait que les parisiens ont toujours envié aux gens du sud leurs melons.

C'est là, mes amis, que l'agriculture fut vraiment développée et enrichie. C'est là que l'Homme commença à défricher, couper et brûler les arbres. C'est là qu'il commença à domestiquer la nature à coups de hache. Et il n'a pas fini. Il y a à peine deux ans, l'Homme a abattu plein de vieux maronniers sur une place du centre ville et pourtant j'ai beau regarder : l'Homme n'y a même pas planté de melons.

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Jeudi 28 septembre 2006
Ce qu'il s'est passé avant.

Lascaux est un groupe d'habitations situées de part et d'autre de la départementale 86. C'est dans le Périgord, pas très loin de Périgueux (la consonnance n'est pas accidentelle). Il y a un troquet ou deux. Pas mal de poteaux indicateurs. En soi cette bourgade n'a pas grand intérêt, alors que vient-elle faire en pleine préhistoire à une période où les routes départementales n'avaient pas encore été inventées ?

C'est qu'il y a un piège : quand on dit "Lascaux", on pense le plus souvent "les grottes dont les parois ont été peintes il y a 17.000 ans, qui se situent à proximité de Lascaux". C'est bien plus rapide de dire "Lascaux". "Les grottes de Lascaux" à la rigueur. C'est toute la magie des glissements sémantiques. Prenons un exemple:
-- Alors, c'était comment, Lascaux ?
-- Fantastique.
Il ne s'agit probablement pas du hameau. D'ailleurs, il ne s'agit certainement pas des grottes peintes de Lascaux non plus, puisque depuis 1963 elles ne sont plus ouvertes au public. De nos jours, les foules culturelles contemplent des reproductions, dans une carrière située à proximité des fameuses cavernes.

Après sa découverte un 12 septembre 1940 par quatre jeunes gens de toute évidence oisifs, l'afflux humain trop soutenu a porté préjudice aux vestiges. Il faut savoir que l'Homme infecte même les murs. On lui a pourtant dit, à l'Homme : tu mets la main devant la bouche quand tu tousses ! Mais il est comme ça, l'Homme, il n'écoute pas. Alors on a fermé.

Des tas d'animaux sont représentés sur plus de 200 sites répertoriés, mais le renne y est rare. Cela indique que c'est vers cette période que le Père Noël a migré vers le nord où il occupe ses loisirs en gravant des rennes dans la glace.

Des hommes sont représentés dans des scènes de chasse. On peut voir clairement qu'il s'agit d'une activité masculine puisque, selon ces fresques, l'homme n'allait jamais chasser sans une belle érection, que d'avantageuses proportions permettaient de distinguer depuis très loin (à une distance prudente). De nos jours, on ne sait plus si les chasseurs sont des hommes à cause des pantalons. C'est pourquoi ils portent souvent une moustache.

La plupart des spécialistes considèrent que ces peintures, généralement réalisées dans les parties les plus reculées des grottes, avaient vocation religieuse. Pour ma part, compte tenu de la connotation manifestement érotique des représentations humaines, j'y vois plutôt l'origine des "peep shows" qui faisaient la part belle à des pratiques aujourd'hui devenues confidentielles parce que les usages évoluent et la nature est moins présente dans notre quotidien.

Inutile d'insister sur le fait que les peintures rupestres* sont une invention incontestablement française, comme le prouvent la disposition et la datation de toutes les traces existantes. Vous l'aurez deviné vous-mêmes.

Ce qu'il s'est passé après.
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Mercredi 16 août 2006
Ce qu'il s'est passé avant.

L'homo sapiens a été inventé après le feu. Cette révélation me vint comme un choc, moi qui ne suis pas familier avec cette période. Il fut un temps où je pensais que l'histoire des inventions commençait avec l'apparition de l'homo sapiens, et en particulier l'homo sapiens français. En réalité, l'homme qui nous ressemble est apparu il y a environ 90.000 ans, et le feu était déjà tout prêt pour lui.

J'ai encore du mal à me représenter clairement la suite des évolutions qui a abouti à "l'homme moderne", comme le décrit mon beau livre. Tout s'est passé tellement vite, monsieur l'inspecteur, je n'ai pas eu le temps de réaliser...

Au commencement étaient les grands singes. "Grands" est un peu exagéré, en l'occurrence. Aujourd'hui, un singe est plus grand qu'un lézard. Mais à l'époque, un grand singe était bien plus petit qu'un grand lézard. Comparons un gorille et un brontozaure. Le premier ne soutient pas la comparaison de taille, surtout si le second marche dessus par inadvertance. Quantité de vestiges en attestent, quoi que de nombreuses inconnues demeurent. Par exemple, lorsqu'on attrape un brontozaure par la queue, est-ce que celle-ci se détache lorsqu'il s'enfuit à toutes pattes ? On ne sait pas. Et puis surtout, de quel croisement contre nature est issu King Kong ? Et est-ce qu'il pond des oeufs ? On ne sait pas non plus, il n'a pas laissé de descendance à ma connaissance, et ses ancêtres demeurent dans l'ombre.

Des grands singes est issu l'australopithèque. L'australopithèque n'est pas un amateur de livres australiens, c'est un grand singe qui marche sur deux pattes. Un peu comme Clyde dans les films avec Clint Eastwood, mais en moins moche. Il y en a eu deux sortes, des "graciles" et des "robustes". Lucy était une gracile. Si elle avait été robuste, elle ne se serait pas noyée bêtement, et ne serait pas devenue une star dans les années 80. Mon livre m'apprend que les australopithèques ont disparu sans laisser de descendance. Comment pouvons-nous avoir pour ancêtre un être qui a disparu sans avoir de descendance, voilà un mystère que je ne suis pas près d'élucider. Il me faut des os du bassin pour y voir plus clair. En grande quantité. Je crois que les médias se sont emportés, encore une fois. Cela dit, si nos ancêtres n'ont pas laissé de descendance, nous n'avons plus besoin d'en avoir honte (parce qu'ils n'étaient pas très avenants, par exemple).

L'homo abilis l'a suivi. Ce serait notre véritable ancêtre. Peut-être qu'il est issu de l'ancêtre de l'australopithèque. On s'y perd un peu, je vous avais prévenu. Mon livre me dit que l'homo abilis se servait de son cerveau pour fabriquer des outils. Aujourd'hui, nous nous servons de nos mains. Est-ce un progrès ? A chacun de former son opinion.

Ensuite est apparu l'homo erectus. Non, ce n'est pas ce que vous pensez. Il s'appelle "erectus" non pas parce qu'il se tient droit (d'autres l'on fait avant) mais parce qu'il a inventé le feu et qu'il était donc très probablement français. Or les français sont galants, de grand appétit et adroits dans l'intimité, c'est bien connu. On l'appelle parfois aussi pithécanthrope, parce qu'on aime bien les mots avec beaucoup de "h" dedans, ça fait plus sérieux.

Enfin l'homo sapiens arrive, mais c'est pas le bon, c'est un sapiens archaïque, que l'on appelle aussi homme de Neandertal. Sans "h" (c'est pas très sérieux). Il a cohabité un temps avec son successeur, l'homo sapiens sapiens, et il est le premier à enterrer ses morts, c'est pour ça que bien qu'archaïque, il est tout de même appelé sapiens. D'où un certain nombre de confusions. Le fait qu'il enterre ses morts semble dénoter certaines facultés intellectuelles d'abstraction, mais peut aussi dénoter une plus grande sensibilité aux mauvaises odeurs, ou bien une moindre tolérance à l'égard de la prolifération des mouches. Il y a certainement un peu des trois.

Enfin arrive l'homo sapiens sapiens, souvent appelé homo sapiens tout court, mais là c'est du vrai sapiens. On l'appelle aussi homme de Cro-Magnon. Il partage la terre avec l'homme de Neandertal entre 90.000 et 35.000 avant Jésus, à peu près. Le sapiens X 2 apparaît au Moyen-Orient, puis passe en Europe, en Afrique, et même en Amérique du Nord et en Australie, grâce à la glaciation d'époque, laissant dans son sillage une multitude d'os du bassin, mais très peu de passeports.

Le sapiens nouvelle version se distingue de l'ancienne version sur plusieurs points. Physiquement d'abord. Il est plus grand, plus svelte, le port altier, la posture digne, le regard droit, et très certainement moins de poils. Il est plus beau, quoiqu'un peu fruste sur les débuts.

L'homo sapiens X 2 aime le renne. Il le chasse, le mange, le peint, se sert de ses os, de sa peau et du reste. Ce n'est pas du tout un hazard si le Père Noël ressemble à un Cro-Magnon, ce sont ses origines. Le language n'en n'était qu'à ses début, c'est pourquoi il ne sait dire que "Ho Ho Ho".

Notre sapiens moderne, de plus, dessine avec ardeur, et commence à utiliser des parures, notamment à base de coquillages qui auraient aussi probablement servi de monnaie d'échange. De plus, il enterre ses morts avec des ornements divers, quelques objets (que l'on a considéré comme "objets personnels") et les recouvre d'une substance qui ralentit la décomposition. Je ne vois qu'une interprétation à cela, l'homme de Cro-Magnon a inventé les longueurs de l'administration judiciaire qui le contraignait à exhumer les morts après un délai important afin de procéder à une autopsie. Il y a encore beaucoup à dire sur les rites funéraires, mais ce n'est pas notre objet immédiat.

Notre parcours (pré)historique nous a donc conduit à la vraie humanité enfin sortie des crues et incendies de tous types, munis de tout un tas d'outils et accessoires, au seuil d'une longue série d'inventions qui nous laissent aujourd'hui encore émerveillés, et que nous allons aborder dans les compte-rendus suivants. Notons que Cro-Magnon se trouve en France, je ne suis donc pas loin de penser que les français ont non seulement inventé le feu mais aussi l'homme moderne. Les arguments contraires que l'on pourrait m'opposer ne seraient que le fruit de l'une ou l'autre jalousie mal venue.

Ce qu'il s'est passé après.
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Vendredi 28 juillet 2006
Ce qu'il s'est passé avant.

Poursuivons, guidés par notre beau livre, notre exploration de l'histoire. En l'occurrence, il s'agit de préhistoire puisqu'antérieure à l'invention de l'écriture et de la métallurgie. Je résiste avec peine à l'envie de développer le mot "préhistoire". Je le ferai dans un futur article.

Le fait que l'on ait retrouvé des traces de feu bien antérieures aux premières traces d'hommes ne signifie pas pour autant que le feu est antérieur à l'homme. La logique la plus élémentaire indique que sans l'homme le feu non seulement n'était observé par personne mais en plus ne servait à rien, et par conséquent n'existait pas. Nous avons suffisamment abordé la question sur ce blogue pour que ce raisonnement* nous soit famillier.

L'homme apparut, sous la forme d'une femme peut-être très poilue, et le feu apparut aussi. Ils se regardèrent l'un l'autre de loin, pendant très longtemps. Puis, selon les estimations de mon livre, un jour d'il y a 1,5 million d'années, l'homme décida qu'il était temps de recueillir le feu. Il est supposé qu'il plongea une branche dans de la lave (l'épaisse callosité des pieds lui permit d'approcher, certainement) ou bien qu'il récupéra les braises d'un incendie de forêt (l'épaisse callosité des mains lui permit de les transporter, certainement). Je pense, pour ma part, qu'il plongea une branche dans les braises d'un incendie. C'est plus facile. J'ai déjà fait, même. On n'a pas besoin d'être tout calleux pour ça.

Seulement, recueillir le feu est une chose, l'allumer en est une autre. L'homme commence à allumer entre 450.000 et 380.000 ans avant Jésus, si l'on veut couvrir tous les territoires habités de l'époque. La fourchette est large : l'espionnage industriel n'était pas aussi élaboré qu'aujourd'hui (voir à ce sujet le documentaire "la guerre du feu"). Les plus anciens foyers ont été trouvés en Hongrie et à plusieurs endroits de France. De là à dire que les français ont inventé le feu, il n'y a qu'un pas que je franchis aisément tant il me semble naturel. Donc les français inventent le feu (bien avant d'avoir inventé la France) il y a 450 mille ans, ainsi qu'on devrait l'enseigner dans toutes les écoles françaises. Nous en avons gardé l'expression "allumer le feu" qui signifie être visionnaire, progressiste, innovant et suprêmement intelligent. Comme Johnny Hallyday.

Mon livre annonce "le feu engendre la vie sociale" juste après avoir expliqué qu'avant le feu les hommes "vivent déjà en société". Ce doit être une erreur de mise en page. Toujours est-il que, comme mon livre l'énonce clairement, "le feu est avant tout lumière et chaleur". J'ai eu du mal à imaginer ce qu'il pouvait être d'autre. Cette lumière et cette chaleur permit à l'homme de continuer à tailler des outils et des armes après le coucher du soleil. C'est l'invention des heures supplémentaires. Si l'on recoupe toutes ces informations, structure sociale, heures supplémentaires, invention française, nous en venons tout naturellement à supputer qu'à cette époque apparut le premier syndicaliste français. Les anthropologues sont à cette heure même à la recherche de signes d'appels à la grève.

Qui dit chaleur et lumière dit aussi histoires au coin du feu et transmission de la sagesse ancestrale. Ainsi, les vieux de la tribu (25 ans) racontaient aux enfants les histoires qui marquèrent l'origine de la Culture. Tout le jour, les enfants trépignaient dans l'attente des aventures de Lucy. "Lucy à la plage", "Lucy et les ancètres d'ancètres", "Lucy et le trou par terre", "Lucy contre Rahan". Et bien entendu "Lucy et la rivière en crue" qui ne se termine pas très bien. Ces histoires ne sont plus racontées aujourd'hui, Lucy a cédé la place à Martine. Rahan a eu un certain succès à une époque. "L'homme au cheveux en feu" justement, qui courait en criant rahhhhannnnn. Cheveux DE feu, pardon.

Notons  que l'homme se serait mis à transporter le feu il y a 130.000 ans. Auparavant, on trouvait des restes carbonisés d'hommes qui s'étalaient sur plusieurs dizaines de mètres, ce qui indiquait que le transport de feu n'était pas encore optimal. A 130.000 ans, on ne trouve plus ce type de reste, donc l'invention était au point. Il y a 18.000 ans apparaissent les premières lampes à graisse animale. D'après mes sources, l'alcool ne fut inventé que 12.000 ans plus tard. J'aurais dit avant.

Je ne pourrais faire l'énumération de toutes les nouvelles possibilités que le feu mit à la portée de l'homme. Depuis la cuisine (notamment la tartiflette avec l'ancètre du Reblochon) jusqu'à certaines pratiques de torture, l'homme avait en main de quoi considérablement améliorer son niveau de vie et ses petits plaisirs. Le livre souligne qu'en pouvant fumer, et donc conserver, la viande, l'homme commença à pleinement saisir la notion du temps qui passe. En effet, pour la première fois, il pouvait anticiper, et par exemple constituer des réserves pour l'hiver (après avoir intégré la notion de succession des saisons). C'est ainsi qu'il put accéder au niveau de conscience de l'écureuil.

Ce qu'il s'est passé après.
par Impromptu publié dans : l'Histoire avec une grande Hache
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Dimanche 23 juillet 2006
Vous savez qui est Lucy, bien sûr.

C'est la toute première star du monde. Son nom a conquis la planète. A titre posthume, malheureusement pour elle.

Voici sa biographie. Elle est née il y a un peu plus de trois millions d'années. Elle a marché. Elle est décédée il y a un peu plus de trois millions d'années, emportée par la crue d'une rivière semble-t-il. Selon une théorie scientifique, c'était un mardi, mais il existe d'autres hypothèses (au moins six). On a retrouvé ses ossements, mais on n'a pas retrouvé la rivière.

Mon livre titre "Un ancètre africain de l'Homme". Selon mes sources, on n'a pas retrouvé le passeport de Lucy, par conséquent il se pourrait qu'elle ait eu en réalité une autre nationalité. C'est assez difficile de se prononcer puisqu'il y a un peu plus de trois millions d'années, toujours selon mes sources, personne n'avait encore eu l'idée d'appeler "Afrique" le continent, et "Ethiopie" le pays où la dépouille de Lucy a été retrouvée, d'autant plus que la Pangée ne s'était pas encore complètement fragmentée en continents. D'ailleurs, le village de Noyarey n'existait pas non plus, par conséquent on ne peut pas davantage parler de l'ancère nucérétain de l'homme. Des recherches sont encore en cours.

Lucy était une jeune fille, comme l'attestent en particulier les os de son bassin. Elle doit son nom aux Beatles, qui sont aussi des stars (certains vivent encore, on peut même les voir si on paye). Cependant, selon de nouvelles théories, Lucy serait peut-être Lucien, un jeune homme, comme l'attestent en particulier les os de son bassin. Un jour je m'étendrai ici sur la notion de "preuve" dans les sciences en général. Plus tard. Notons que les scientifiques (anthropologues) ne s'accordent toujours pas sur la question suivante : dans quelle mesure Lucy était-elle (ou était-il) poilu(e) ?

On a traité très souvent Lucy de chaînon manquant. Ce n'est pas parce qu'elle a toujours négligé les parures qui pourtant l'auraient rendue plus séduisante encore. C'est parce qu'il y avait un "trou d'évolution" entre les restes que l'on avait retrouvé jusque là, estampillés comme "plus ancien ancètre de l'homme", et d'autres restes estampillés "plus ancien encore, mais pas ancètre de l'homme". Très rapidement, Lucy gagna le titre envié de "vrai ancètre de l'homme", qu'elle conserva des années durant.

Malheureusement, son succès a passé, et d'autres restes plus ancien encore ont été élus, abusivement peut-être, "ancètre de l'homme". Ce sont des histoires de show-biz. Cet ancètre de Lucy, trouvé également en Ethiopie, ne marchait apparemment pas (comme l'attestent en particulier les os du bassin). Il se peut que plus tard, on trouve un nouvel ancètre de l'ancètre de l'homme, qui vivait dans l'eau, et qui n'était certainement pas mort à cause d'une crue. Bien entendu, on ne pourra rien en conclure si l'on ne retrouve pas les os du bassin.

Un détail qui n'a rien à voir. Dans mon livre il y a ce chapitre intitulé "L'évolution s'effectue sur plusieurs milliards d'années" et qui traite de l'évolution à partir de "la première association de cellules" il y a "600 millions d'années". C'est ainsi que j'ai découvert que "plusieurs" ne commence pas à partir de 2 mais à partir de 0,6. C'est tout l'intérêt de lire des livres*.

Je garde pour plus tard la description de l'encart "Le règne animal jusqu'à Lucy". Présentement, je m'intéresse à l'histoire de la confection des momies jusqu'à Michael Jackson.

Ce qu'il s'est passé après.
par Impromptu publié dans : l'Histoire avec une grande Hache
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