Depuis quelques temps, j'écoute une radio suisse romande. Par "romande", entendez francophone (il y a plusieurs ophones en Suisse). J'en suis très content. Et comme quelqu'un de très content, je
vais me laisser aller à un long commentaire de promotion, depuis mon humble position d'auditeur. J'en profiterai pour ajouter un lien à ma petite liste. Je devine votre première impression
lorsque vous faites défiler l'article avant votre lecture. Non, ces gens ne m'ont rien demandé ni offert (*).
Couleur3 est une radio pour jeunes. On dit une radio djeuns quand on est dans le vent. Je n'ai pas connu assez de stations radio suisses pour faire des statistiques, mais il semblerait qu'une
radio djeuns là-bas, ce n'est pas la même chose qu'en France. On n'y sent pas cette espèce de courant branchouille qui consiste à prendre ouvertement ses auditeurs (jeunes) pour des crétins,
lesquels en redemandent sans cesse. Remarquez, mon impression date et j'ignore si les choses ont changé au cours de ces vingt dernières années sur les radios djeuns françaises, je n'y ai pas
remis les pieds depuis. Je me souviens qu'à l'époque, Sky Rock, Fun Radio, NRJ fournissaient la même purée. Sur Couleur3, c'est tout autre chose.
Couleur3, c'est en premier lieu une radio qui assume pleinement son rôle culturel. De ce point de vue j'ai rarement entendu une telle richesse, et pourtant j'ai visité. Des musiques très
diverses, des feuilletons d'aventures, du cinéma, de la technologie, du débat, des émissions purement humoristiques, des émissions thématiques, des revues de presse, et un regard très informatif
sur le métier de la radio lui-même. J'en ai d'ailleurs beaucoup appris et j'écoute dorénavant la radio d'un autre oeil.
Couleur3, c'est aussi de l'humour. Et quelle révélation, mes amis ! Pour quelqu'un qui a fréquenté une paire d'années la radio "officielle" du rire en France, j'ai nommé Rire et Chansons,
laquelle fait partie du groupe puissant NRJ et est une sorte de passage obligé des comédiens français et de leur public, j'ai rencontré une vague de fraîcheur vivifiante qui me fait retrouver
l'espoir en l'homme. Enfin, une certaine forme d'espoir, faut pas déconner non plus. En matière d'humour, il y a deux choses qui frappent sur Couleur3 lorsqu'on vient de France : la liberté de
ton et la richesse du contenu. Fini les professionnels ou semi-professionnels qui se prennent au sérieux, les comiques et animateurs tellement coincés que lorsqu'ils ont pondu dans la douleur un
mot politiquement incorrect, deux fois par mois, ils s'auto-congratulent, "t'as vu comme je suis un rebelle" et appellent les applaudissement. C'est terrible, cette ambiance. La liberté de ton,
c'est laisser à l'humour toute sa place. Partout, et à tout propos. Il n'est pas lourd quand il s'exprime avec naturel. C'est une chose que j'ai découverte en matière de radio avec Couleur3. Il y
a de l'ironie, de l'humour dit décalé, de l'absurde, avec toujours un travail sur l'éclairage et la mise en scène. Le travail sur l'éclairage d'une situation lorsqu'on veut ironiser est une chose
que je respecte énormément.
Ces gens assurent en matière de création. Ils ont du talent, de l'imagination, et surtout ils ne se prennent pas au sérieux. Cela change tout. Enfin, comme dans tout groupe, il y a des
exceptions. Sur Couleur3 il y a de petites exceptions, et une très très grosse exception : un type qui se la joue grave comme j'ai rarement vu. Tenez, faisons-le maintenant, comme ça on sera
débarrassé. Alors le gars il a une émission tendance style cyber new age. Il a son nom soigneusement rappelé à intervalles réguliers dans l'émission pour qu'on sache que c'est lui (c'est le seul
qui fait cela). C'est important. Comme il le signale de temps en temps, ce qu'il nous dit est le plus important du monde. Il s'agit d'un cas classique de "je parle de quelque chose d'important,
donc je suis important" (j'en ai un comme ça au boulot, cela m'embête d'en avoir un autre à la maison). Un fond sonore new age, un jeux de voix paternaliste style gourou, un ton supérieur et
pédagogique : l'animateur nous explique les choses qui comptent. Parfois je suis assez d'accord avec le point de vue, mais tout ce marketing me donne la gerbe. Je suis cependant obligé d'écouter
parce qu'il y a des musiques originales qui me plaisent. Il y aurait beaucoup à dire sur les contradictions de cette émission, tellement caricaturales qu'elles sont drôles, mais j'ai plutôt envie
de vous parler du reste. Allez, juste un petit exemple. L'émission insiste sur le caractère futuriste et novateur des musiques présentées. Un morceau passe et le monsieur nous dit que c'est l'une
des plus belles productions de notre siècle. Si l'on est un tant soit peu éveillé, on s'est pourtant rendu compte qu'il s'agissait d'un chant liturgique sur lequel on a plaqué un fond sonore de
type rémiré (que nous connaissons bien), assez similaire à celui de l'émission elle-même. Rappelons que le chant liturgique se
pratique depuis environ un millénaire et demi. Il est difficile de faire plus novateur. J'en profite pour vous inviter à en écouter dans nos monastères, cela se pratique encore et je vous promets
une expérience émotionnelle remarquable, si possible dépourvue d'arrangements au synthé à deux balles.
Un bon exemple de richesse de contenu : l'émission "120 minutes", un journal d'information hebdomadaire, que mon intérêt pour la vraie information me pousse à consommer régulièrement. J'ai vu des
spectacles, reconnus et payants (parfois cher), qui présentent moins de matière qu'un seul numéro des 120 minutes. Vous allez me dire que c'est plus facile quand on le fait à plusieurs (il y a
quatre ou cinq personnes dans l'équipe des 120 minutes). Je vous répondrai qu'eux le font chaque semaine, au lieu d'une fois tous les dix-huit mois. Vous profiterez mieux de ce journal si vous
connaissez l'anglais, c'est la langue d'échange avec les occasionnelles personnalités internationales. Le propos est traduit, mais croyez-moi, c'est toujours intéressant de savoir ce qui se dit.
Il y a souvent de l'allemand aussi. Je mettrais dans les meilleurs moment des "120 minutes" l'essai d'un taser par l'équipe.
Je pourrais passer des lignes et des lignes à évoquer toutes les rubriques que j'apprécie. "Le journal des bonnes nouvelles", "les caissières", "les griottes" (une nouvelle est lue et mise en
scène, un très joli travail vocal et sonore ; cette émission me fait souvent penser à la nouvelle mensuelle de Léandri dans Fluide Glacial), "saperlipopette" ("pour femmes d'intérieur et hommes
d'appartement", animée principalement par Valérie dont je suis un petit fan), "Gloria Success" (à l'époque où elle avait une unique cliente), et j'attends avec impatience le retour de
l'équivalent estival des 120 minutes : "2-0 sur canapé". Durant l'été, deux commentateurs sportifs nous font visiter des villes étrangères, évoquant traditions, culture et histoire locales. Je me
souviendrai toujours du moment où j'entendis les commentateurs décrire les cinq manières de mise à mort du chien en Chine. A cet instant, un faisceau lumineux scintillant descendit sur moi et je
perçus les choeurs angéliques chanter doucement "whaaaaa" : j'assistais à un moment sacré de l'histoire radiophonique. Un grand merci au réalisateur Thierry Chatel (dont je suis, aussi, un fan).
"La lutte des classes" mérite une mention particulière. Il s'agit d'un concours opposant deux classes de collège, lycée ou fac, qui doivent s'engager dans une lutte de dialectique. Un thème est
choisi, une classe doit défendre la position pour, et l'autre la position contre. Il faut développer l'argumentation la plus efficace, tant dans la forme que dans le fond. Notez que certains
jeunes sont amenés à défendre une position qui n'est pas la leur. C'est quelque chose que j'aurais pu avoir envie d'écouter à cet âge. Je me dis que cela peut peut-être aider à faire comprendre
qu'une personne qui n'a pas la même opinion que nous n'est pas nécessairement Le Mal. Certains sujets ne sont absoluments pas anodins, parfois même très chauds dans l'actualité suisse (la
possession d'armes à feu, l'intégration des personnes étrangères, la peine de mort...).
Couleur3 est une radio Suisse et je suis un auditeur français. Je ne me sens pourtant pas exclu. Les français représentent une part significative du public de Couleur3. Il y a des petits
décrochages "français" pour la pub, par exemple (et parfois quelques ratés, quand la réclame vient couper une partie du propos). Et puis une partie du contenu des actualités concerne les voisins
français, ce qui fait que non seulement je suis informé sur ce qu'il se passe, mais sans la stérilisation préalable coutumière aux médias bien de chez nous (**). Le regard extérieur aide
souvent à relativiser. Je dois signaler aussi le décrochage en semaine de 18 à 20 heures avec un animateur régional, pour la région de Lyon notamment. Alors là, on est dans un autre monde, ça
devient Radio Grand Frère : votre frangin a acheté un micro et parle à toute la famille depuis le grenier. L'ambiance devient en quelque sorte familiale. C'est un style. Mais bon, on ne va pas se
plaindre.
Je regrette de ne pas avoir eu tout ça pendant ma jeunesse. Je crois que j'aurais pris un peu d'avance, et j'aurais plutôt confiance dans une jeunesse qui écoute ça. Sur le site internet de
Couleur3, vous pouvez écouter la radio en direct, et vous pouvez retrouver des émissions antérieures dans les archives. Je vous recommande les "120 minutes" du 4 mai dernier, par exemple, en
particulier la présentation du CD-Rom de "Christan Media" sur la vie de Jésus. Un grand moment.
(*) Mais s'ils souhaitent me dédommager pour ma peine, je les invite à ne poser aucun frein à leur générosité.
(**) Il faudra un jour que je vous parle de la longue tradition de censure en France.
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