Vendredi 22 février 2008
Bailler.

Il y a quelques siècles, un divertissement très en vogue participait de la paix publique. Il a rassemblé les foules des années durant. Cela s'appelait France Academie. Un groupe de mots était rassemblé, entraîné, puis jugé par une poignée de vieux (des gens connus pour la plupart). A certaines occasions, il était fait appel au peuple pour prononcer une partie du jugement. Lors de ces "mises en public", le présentateur, dont l'histoire a oublié le nom, prononçait sa phrase rituelle : "Il s'est passé beaucoup de choses au Dico cette semaine". L'une de ces représentations a vu la confrontation fameuse entre bailler et donner.

"Si vous voulez que "donner" reste au Dico, annonça le présentateur, remettez votre obole à l'homme qui dit donne, de ce côté-ci. Si vous voulez que "bailler" reste au Dico, remettez votre obole à l'homme qui dit baille, de ce côté-là. Les résultats seront pesés ce soir et criés pour tous."

Les votes ont éliminé bailler, qui a poursuivi sa carrière dans l'ombre. Il se contente aujourd'hui de quelques expressions comme se la bailler belle, ou d'usages dérivés, en nègre, comme pour bail ou bailli. Une déchéance pour un mot qui fréquentait auparavant les plus belles scènes classiques.

Je ne résiste pas au plaisir de vous en passer un morceau, qui date de ses belles années. Vous n'aurez pas de mal à situer le monument dont il est extrait. Bailler n'a qu'un petit rôle dans ce passage, mais je dois vous rapporter ce dernier dans sa totalité pour des raisons historiques :

"C'est un baume, [...] duquel je sais la recette par coeur, avec lequel on ne peut plus craindre la mort, ni penser mourir d'aucune blessure. Quand j'en ferai et que je te le baillerai, tu n'as autre chose à faire, sinon que, si tu vois qu'en quelque bataille on m'a coupé par la moitié du corps (ce sont des choses qui adviennent souventes fois), tu prendras tout gentiment la partie du corps qui sera tombée par terre, et fort subtilement, devant que le sang se fige, la mettras sur l'autre moitié demeurée en la selle, prenant bien garde de l'appliquer également et au juste, puis incontinent tu me donneras à boire deux seules gorgées du baume que j'ai dit, et tu me verras redevenir plus sain qu'une pomme."
par Impromptu publié dans : Des mots
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Dimanche 20 janvier 2008
Rencontring.

Vous accompagner à la pointe de l'évolution langagière fait partie de mes missions. J'accomplirai celle-ci quoi qu'il m'en coûte.

Le Canard m'informe qu'un mot bientôt incontournable vient d'être mis en place dans et par une grande entreprise, certainement pour répondre à un besoin impérieux : le "rencontring". Je dis “mis en place” car ce mot n'est pas qu'un mot, c'est tout un dispositif (preuve que le mot n'est pas creux).

Le rencontring pourrait être une mise en valeur de la rencontre comme le meeting réhausse la réunion. Ainsi, aujourd'hui, assister à des réunions est ringard, alors qu'être présent à un meeting est autrement dynamique et constructif. Franchement, si l'on me propose le choix entre une réunion et un meeting, je n'hésite pas une seconde. Mais le rencontring est bien plus que cela.

Se rencontrer (à l'ancienne) est chronophage et inefficace. Il faut structurer tout cela, assigner des objectifs, des délais, des feuilles de route, un cadre. Heureusement, tout cela existe dans le domaine amoureux : le speed-dating. Tout le monde connaît les pratiques du speed-dating et ses dérivées (*), il ne reste plus qu'à l'adapter à la rencontre entre collègues dans une grande entreprise. Chaque personne est donc placée toutes les 7 minutes face à un nouveau (ou une nouvelle) collègue et emploie ces précieuses secondes à lui fourrer entre les oreilles une description de sa personne, sa fonction, ses occupations, la plus compacte possible. C'est ce que l'on appelle de l'efficacité (**).

Exemple :
-- Désolé Urbain, on est tellement chargés qu'il va falloir qu'on fasse du rencontring toute la matinée. On n'aura même pas le temps de faire un manging après. Remarque, c'est aussi bien : m'attaquer aux restes de bourgignon d'une foule de personnes que je ne connais pas, avec les morceaux encore luisants de leur salive, je ne pense pas que je pourrais. Même s'ils prévoient un gerbing avec le repas. En fait, j'aurai à peine le temps d'assister au tassedecafing, avant de reprendre le boulot. Et à mon avis je serai très nerveux tout l'après-midi. Une tasse de café toutes les 7 minutes, je n'ai pas encore l'habitude.

J'ai parlé du rencontring à mon employeur. Il m'a paru enchanté. Il m'a dit qu'on allait embaucher du monde exprès. Le rencontring pourrait bien relancer l'emploi, rien que ça !



(*) De nos jours, le speed-fucking est devenu le mode relationel par défaut dans les cercles d'amis/rencontre sur internet, par exemple.
(**) Et un  formidable exercice de mémoire.
par Impromptu publié dans : Des mots
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Lundi 1 octobre 2007
Rouleter.

Là où rouler suppose des roues, rouleter requiert des roulettes. Exemple.

-- Comment tu trouves la nouvelle ?
-- Sympa. Mignonne. Un peu boudinée, par contre.
-- Oui mais ça c'est normal. C'est vrai qu'elle est mignonne.
-- Comment ça, normal ? Moi j'aime pas trop quand ça boudine. C'est pas beau, je trouve.
-- Alors tu n'aimes pas les femmes. Forcément une femme ça boudine.
-- N'importe quoi.
-- Maaiiis pas du tout.
-- Les femmes ça boudine pas tout le temps.
-- Maaaiiiiis oui oui oui.
-- Je connais des femmes qui boudinent pas.
-- Maaaaiiiiiis tahtahtahtah.
-- Tiens, prends Sylvette par ex...
-- Maaaaiiiiiis ppppffrrrrblebleblebleththth...
-- Là t'en fais un peu trop.
-- T'as raison, j'aurais dû arrêter à tahtahtah. N'empêche que quand t'es une femme, obligé tu boudines.
-- Je voudrais bien voir ça.
-- T'as qu'à mettre un soutien-gorge. Tu verras si tu boudines pas.
-- Aahhh ouais mais c'est pas pareil. Un soutien-gorge !
-- Eh ouais, ben quand on porte des gros élastiques aussi tendus, on boudine et puis c'est tout. La peau elle a toujours une épaisseur, et le soutif ça se voit, sous le bras, là, sous le pli de l'aine.
-- Tu m'excuseras, mais l'aine c'est pas sous le bras.
-- Sous l'aisselle. Je les confonds. Et ça c'est pour n'importe qui, même quand t'es un portemanteau comme il y a dans la mode.
-- Dans la mode ?
-- Oui, dans ce milieu ils mettent les vêtements chers sur des portemanteaux pour éviter que des formes rondes viennent gâcher tous les beaux plis. Ils envoient le portemanteau rouleter (*) au bout d'un long podium et revenir, pendant que des gens prennent des photos.
-- Tiens, eux ils boudinent pas !
-- Parce qu'ils ne mettent pas de soutif, c'est fait exprès ! Une femme normale, elle met un soutif et une culotte super tendue, et ça boudine de partout. Mais c'est normal. Pour une femme.
-- En attendant, la nouvelle est trop boudinée pour moi. Là !
-- Je parie que si tu mets un soutien-gorge, tu boudines encore plus qu'elle.
-- Oh tu m'énerves.
-- Fais-le si tu me crois pas !



(*) Le mot du jour est ici.
par Impromptu publié dans : Des mots
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Vendredi 6 avril 2007
Derechef.

J'ai toujours aimé derechef. Un petit air désuet et en même temps sophistiqué, comme un noeud paps. Rien de tel pour donner une petite touche d'éducation raffinée à une phrase de salon. Et mystérieux avec ça. Une légende raconte que derechef signifierait "immédiatement, tout de suite". Alors que non. J'ai vérifié. Je sais de quoi je parle, j'ai moi-même cru très longtemps que derechef voulait dire immédiatement, et je l'ai utilisé comme tel. J'ai découvert la supercherie il y a peu de temps.

Si vous connaissez bien votre Histoire de Moi, vous savez que j'ai rencontré pour la première fois "derechef" dans une aventure de Bob et Bobette, il y a bien longtemps (quoique j'ai jusqu'à présent gardé ce détail secret). Bob et Bobette sont des personnages de bande dessinée, très populaires en Belgique, créés par Willy Vandersteen, un dessinateur flamand (1913-1990). Ils ont leur statue, plus de deux cents aventures, et une place bien ancrée au plus tendre du coeur belge. Derechef était parfois utilisé par le personnage Lambique, et signifiait très clairement "tout de suite". Par conséquent, j'ai repris ce mot à mon compte, non sans une certaine fierté car c'est un mot dont on est généralement fier.

Les "Bob et Bobette", traductions des "Suske en Wiske", avaient la réputation fondée d'être truffés de fautes d'orthographe et d'expressions parfois peu appropriées (mais on ne me fera pas échanger un Bob et Bobette contre deux Proust). Avais-je été victime d'une de ces fautes ? Devait-on blâmer cette bande dessinée d'avoir déformé encore un de ses maléables lecteurs comme le lui ont si souvent reproché à grands cris les professeurs de français (auxquels je fais la nique) ? Non, car j'ai rencontré par la suite bien des cas d'utilisation de derechef comme synonyme d'immédiatement. Et de fait, après avoir passé du temps à examiner un certain nombre d'occurrences, je constate qu'effectivement la plupart des gens considèrent qu'il signifie "tout de suite".

Ce n'est pas le cas. Je vous le dis tout net. Derechef signifie une seconde fois, ou une nouvelle fois (quand il y en a plus de deux). Pourquoi est-il presque systématiquement utilisé autrement ? Peut-être, me dis-je, parce qu'il claque avec une certaine autorité, et qu'il est fortement empreint du charisme du mot "chef". Or qui dit "chef" dit "oui chef" et surtout "tout de suite chef". La hiérarchie, c'est plus fort que nous.

Le mot derechef remonte au XIIè siècle, formé de "de", "re" et "chef" qui dans cette forme correspond à "bout" ou "fin". Une sorte de façon de dire "de nouveau jusqu'à la fin". On insiste souvent sur le danger de prendre ici "chef" dans le sens de "tête", alors que finalement cela revient au même. En effet, la tête est un bout, et tout le monde sait que le "couvre-chef" est très visiblement un couvre-bout. Si la tête peut être assimilée à un noeud, un renflement notoire au bout d'un objet, comme une tête d'épingle, on comprend aisément que l'expression "à la mord-moi-le-noeud" soit aussi prononcée "à la mord-moi-le-bout" et pourrait être traduite par "à la mord-moi-le-chef". Cette similitude trouve également une illustration dans la chanson paillarde des sorcières (telle que nous la rapporte Terry Pratchett) : "Le bâton du magicien a un noeud au bout". On peut aussi appliquer ces associations à de nombreuses expressions courantes telles que "la tête du gouvernement". Le gouvernement étant chef par essence, et chef étant noeud comme nous l'avons démontré, être nommé à la tête du gouvernement revient à se voir attribuer le bout du noeud. Je réserverai à d'autres développement la synonymie occasionnelle entre noeud et gland.

Bref, nous voyons comme les choses peuvent être simples quand on se donne la peine de réfléchir. Le cas de derechef pourrait être exploré plus avant, notamment si l'on prend en compte le fait qu'un bout ne vient jamais seul, comme l'a si bien montré Raymond Devos, ce qui donne à notre mot un supplément de dimension qui pourrait, si l'on n'y prend garde, donner le vertige. Toujours est-il que nous savons maintenant que derechef est un mot qui nous vient directement de Sisyphe. Sans exclure pour autant la promptitude à la tâche, il est surtout signe de ténacité.
par Impromptu publié dans : Des mots
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Samedi 27 janvier 2007
Limoger.

Ce mot m'a été proposé par René. S'il trouve la définition trop longue, ben c'est bien fait, fallait pas proposer.

Limoger ne signifie pas manger dans de la porcelaine de Limoges. Pourtant, le verbe a bien un lien direct avec la ville.

En 1914, Joseph Joffre, devenu Généralissime pour l'occasion, fit face à l'assaut dévastateur allemand comme il put, c'est-à-dire 1) en parvenant à contenir l'ennemi dans la Marne avec l'aide du Général Galliéni (Joseph aussi) et 2) en destituant l'ensemble de ses généraux, jugés incompétains. Incompétents. Pétain, c'est après. Son état-major fut assigné à résidence à Limoges. Ainsi est né le terme "limoger", par l'acte. Le mot est jeune, même pas un siècle.

On pourra noter que si les généraux avaient été envoyés à Castres, nous aurions été encombrés d'un double-sens embarassant (le nom de Castres vient de château, non de castration).

En consultant les notes d'internautes que je ne pseudommerai pas, j'ai récupéré une anecdote au sujet de ce grand Joffre. Je vous la narre incontinent. Devenu académicien pour dormir en bonne compagnie, il fut réveillé pour apporter sa contribution à la définition du mot "mitrailleuse". Pris par surprise, il proposa: "une mitrailleuse, c'est... c'est un fusil qui fait ta,ta,ta,ta...". Joffre. Fin de citation. Notons que l'usage allemand massif de la mitrailleuse fut l'une des grandes surprises qui coûta à Joffre les frontières françaises en 1914. Nous ne pouvons que louer les capacités de vulgarisation du Maréchal de France, en une compagnie qui en est tant dépourvue.

Limoger était promis à une belle carrière comme synonyme de "destituer", "disgracier", voire "déposer avec vigueur" (déposer avec vigueur = jeter par terre = assiette cassée, même de Limoges). Or il a évolué dans le sens contraire, puisqu'aujourd'hui le limogeage est une chance que nous autres du commun ne pouvons qu'espérer en vain. Oui, j'écris pour des lecteurs "du commun". Si vous n'en n'êtes pas, envoyez-moi un courrier.

Aujourd'hui, limoger est une marque de distinction. On ne limoge pas n'importe qui, on limoge une personnalité. On prononce son nom au journal de vingt heures. Par opposition, lorsqu'une grande entreprise, dont les profits ont une progression déficitaire(*), se sépare de 2500 collaborateurs dans le cadre d'une mesure préventive (à défaut de préventive mesure), leur nom de ces ex-ressources humaines n'est pas prononcé au vingt heures. C'est parce qu'ils ne sont pas limogés. Ils sont virés.

On limoge, par exemple, des très hauts fonctionnaires, comme les ministres ou des membres de la supérieure crème de l'état major, ou des grands patrons. Ce qui est bien pour eux. Le ministre limogé conserve son traitement. Il devient simplement moins occupé, et par conséquent moins controversé (les deux se valent, pour un ministre). On ne peut pas dire qu'il est viré, parce que viré signifie non seulement plus de boulot mais aussi plus de salaire. Nous, du commun toujours, avons coutume d'associer travail et salaire, mais ce n'est qu'une mauvaise habitude, une déformation professionnelle. C'est parce que nous ne sommes jamais limogés. Vous me suivez ?

Autre exemple, les grands patrons. Leur limogeage est assorti de ce que nous appelons pudiquement un parachute doré. Le parachute est un dispositif qui permet de tomber moins vite, de sorte de rester vivant à l'atterrissage (à une cheville près). Un dispositif, comme pour les grands patrons, qui permet de tomber moins vite, mais aussi de monter, d'accélérer ou ralentir et se déplacer dans n'importe quelle direction voulue s'appelle un avion. S'il permet de faire tout cela dans le luxe, on peut parler de jet privé. Ainsi, le grand patron est destitué en se voyant remettre un jet privé.

Inutile de préciser que je rêve d'être limogé un jour. Ce serait la consécration, la gloire, que dis-je, la retraite ! Malheureusement, au rythme où vont les choses, je ne connaîtrai jamais cet honneur de ma vie. Je ne travaille pas assez, peut-être. Ah, non, pardon, rien à voir. Mauvaise habitude.


(*) Pour éviter toute confusion, définissons quelques termes.
Le déficit, c'est quand une entreprise perd plus d'argent qu'elle n'en gagne, au cours d'une année.
Le profit déficitaire, c'est quand l'entreprise gagne de l'argent, mais moins que l'année d'avant.
La progression déficitaire du profit, c'est quand l'entreprise gagne plus d'argent que l'année précédente, mais dans une moindre proportion qu'entre l'année précédente et l'année d'avant. C'est à ce stade-là que l'actionnariat panique et propose des mesures préventives, pour éviter la catastrophe (voir "profit déficitaire").
Parfois, l'actionnariat réagit dès le constat de progression stationnaire du profit. On n'est jamais trop prudent.
Fonctionne aussi sous forme de rumeurs.
par Impromptu publié dans : Des mots
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Dimanche 10 décembre 2006
Sérendipité.

Le terme sérendipité est cher aux hommes de science, ceux-là même que nous définissions dans une précédente série d'articles*. Si au milieu d'un troupeau d'hommes de science vous prononcez "sérendipité", vous verrez les regards s'éclairer, les gouttes de sueur perler, les pupilles s'élargir et les voix auparavant maladroites et réservées prendre toute leur ampleur. La sérendipité est pour eux un idéal qui les déchire car le système de production et d'évaluation dans lequel ils sont aujourd'hui englués jusqu'aux oreilles s'y oppose. C'est tragique.

Sérendipité ne figure pas encore dans le dictionnaire. Il est parfois qualifié de néologisme, mais dans ce cas , "néo" n'est pas vraiment approprié. Il a été inventé en 1754 par Horace Walpole (considéré aujourd'hui comme le précurseur du roman gothique et du conte absurde), et fait référence au conte persan "Les trois Princes de Serendip", Serendip étant le nom persan du Sri Lanka.

La sérendipité est la capacité de trouver quelque chose de grand intérêt alors que l'on cherchait soit autre chose soit rien du tout, quoique ce dernier point fait débat. En effet, certains considèrent qu'on ne peut parler de sérendipité que quand on cherchait bien quelque chose au départ, et que l'on reconnaît que ce qu'on a trouvé a plus grande valeur que ce que l'on cherchait. Sérendipité ne veut pas simplement dire qu'on a de la chance, mais qu'on a également l'intelligence nécessaire pour reconnaître l'intérêt de ce qu'on a trouvé par hasard et pour l'exploiter. En poussant le sens élitiste du terme, on dit de certaines personnes qu'elles "pratiquent" la sérendipité (il y a même des consultants en sérendipité), ce qui est pour moi un contre-sens comme le marketing en produit des tonnes. On rappelle généralement qu'avant Newton, beaucoup de gens avaient vu tomber des pommes, sans pour autant en déduire les lois de la gravitation universelle. Je trouve que c'est injuste. La plupart des témoins de chutes de pommes n'avaient pas poursuivi les études universitaires de cette époque.

Exemple de sérendipité:
-- Professeur Walter, quel est à votre avis l'origine de ce virus redoutable qui vient de décimer 85% de la population mondiale en cinq jours ?
-- On n'a pas fait exprès !

Mais il y a eu aussi des choses très positives telles que la nitroglycérine, le LSD, les édulcorants ou les anneaux d'Uranus. Et puis des petites choses de la vie courante comme les post-it, le viagra et les Etats-Unis. On se plait à dire que 20% des découvertes sont faites par sérendipité.
Aujourd'hui, les hommes de science demandent le droit à la sérendipité. Comprenez par là : les moyens (financiers) de chercher de ci de là sans avoir à dire ce qu'on cherche. Personnellement, j'ai peu d'espoir qu'ils obtiennent ce droit avant longtemps.

Sérendipité a son antonyme, inventé par le romancier William Boyd. Il est allé jusqu'à écrire tout un livre autour de son nouveau mot : la zemblanité. Inspiré d'une île (qui s'appellerait "Nouvelle-Zemble") située aux antiopodes de Serendip, dans le froid arctique. La zemblanité consiste à faire des découvertes foireuses et entièrement prévisibles. On situera tout naturellement les Shadoks à égale distance de la sérendipité et de la zemblanité.

Remarquez que "zemblanité" est très mal choisi. Ce mot fait pour moi référence à la ressemblence à Zembla, qui lui-même est de forte tarzanité. Vous connaissez Zembla, n'est-ce pas ? Il fait partie de la famille des tarzans (dans le vocable geek on dirait les "tarzan-like"), qui comprend par exemple Tarzan, Zembla, Akim, Conan, Rahan. Sauvages mais corrects avec les dames, dissimulant pudiquement leur intimité sous un morceau de peau de bête de superficie modeste, ayant vaincu un grand fauve à mains nues au moins une fois dans leur vie (certains le font régulièrement, pour l'entretien) ainsi qu'un serpent géant, ils nous sont tous sympathiques en plus d'être musclés. La particularité de Zembla est d'avoir une bretelle à son pagne, et c'est précisément à ça que fait référence la "zemblanité" selon moi : le port de la bretelle.

Notons que Rahan, un tarzanien bien connu (et le seul blond), est l'un des héros les plus sérendipitaires de la bande dessinée. Il ne cesse de se tirer des situations difficiles de fin d'épisode en mettant en action des découvertes fortuites de début d'épisode, parce qu'il est très intelligent. En fait, je pense que Rahan est la meilleure illustration de ce que sérendipité signifie. Comme quoi, être blond, ça veut rien dire.
par Impromptu publié dans : Des mots
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Vendredi 15 septembre 2006
Têtonner.

Ce mot n'existe pas encore officiellement, je viens de l'inventer. Où plutôt il vient de s'imposer à moi avec une telle force que je ne doute pas un seul instant que de nombreuses autres personnes l'ont trouvé avant moi. Je ne comprends pas comment cela a pu m'arriver. Je veux dire : je ne comprends pas comment il a pu mettre si longtemps à atteindre ma conscience. J'ai honte. Je suis pourtant un inconditionnel du têtonnement. Que vaut vivre sans têtonner ? Peu de chose.

Têtonner est la fusion de téton et tâtonner, comme vous l'aviez deviné à la première lecture. On peut têtonner de façon intentionnelle ou non. Dans les deux cas, l'activité implique des passages à différents niveaux de douceur et rudesse, de fréquence irrégulière, avec une imprécision apparente qui peut dissimuler un dessein sensuel, avec la main où d'autres parties du corps, dans la région de cette charmante courbe féminine qu'est le téton. Le têtonnement intentionnel vise à faire courrir les sensations depuis ce point jusque dans les endroits les plus reculés du corps, avec une force qui s'amplifie à chaque contact. Dans tous les cas, têtonner prends du temps. Autant de temps que possible, pour être précis. Et ce n'est jamais assez, à mon avis.

Têtonner est un beau mot, il passe très bien en bouche, et se devine aisément. Je le soumettrai dès que possible à l'Académie. Le dictionnaire ne peut tolérer cette lacune plus longtemps. "Tétonnière", qui est l'ancètre du soutien-gorge (debut XVIIIè) et puis qui a servi à désigner autant les poitrines opulentes que les femmes les arborant (à partir de la fin du XVIIIè), ne doit plus être seul. Les voilà deux, c'est dans l'ordre des choses.
par Impromptu publié dans : Des mots
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Vendredi 1 septembre 2006
Stylet.

J'aime bien "stylet". Je trouve que ce mot a de la classe. Et puis j'ai un faible pour les mots qui contiennent un "Y" bien mis en valeur.

J'ai rencontré stylet dans les romans, en particulier ceux qui relatent un meurtre et qui avaient besoin d'une "arme du crime" appropriée. Le meurtre était perpétré à l'aide d'un stylet. Mais qu'est-ce qu'un stylet ? me dis-je après l'avoir rencontré plusieurs fois. C'est très pointu, allongé, possède parfois une lame, se trouve parfois dans un tiroir de cuisine, parfois sur un bureau, parfois caché dans des effets personnels, semblant parfois un objet usuel, parfois inhabituel, déplacé ou très spécialisé. Il est temps aujourd'hui de lever le voile sur ce mystère.

Stylet peut venir du latin stilus et désigne dans ce cas un instrument pointu servant à écrire ou dessiner, avec de l'encre ou non, sur des supports variés. Dans ce cas il est souvent appelé style et on se demande mais pourquoi tant de mots ?

Stylet peut venir de l'italien "stiletto", qui lui-même vient de "stilo" qui signifie poignard. Il s'agit dans ce cas d'un poignard à longue et fine lame qui peut aller très loin dans les gens, infliger des plaies que l'on a bien du mal à soigner. En particulier quand la victime succombe en faisant "aarrrrhhh".

Plus spécialisé : c'est en chirurgie une tige métallique, parfois munie d'un chas (par lequel on peut faire glisser une aiguille), qui sert à explorer canaux naturels et plaies diverses.

Stylet aussi désigne aussi toute une collection de pointes qui peuvent ou non couper, ainsi que certains aiguillons naturels que peuvent porter les insectes par exemple, où même des arguments pénétrants.

On peut également appeler stylet toute chose fine munie d'un bout avant tout pointu, que les bords soient coupants ou non.

De façon générale, stylet fait référence à l'aspect pointu des objets plutôt qu'à leur aspect tranchant. Et (tadaaaam !) voici la réponse à ma question d'alors. Qu'est-ce qu'un stylet ? C'est quelque chose de très pointu, le reste étant largement indéterminé. C'est particulièrement pratique comme arme du crime dans les romans puisque qu'on peut placer le stylet à peu près n'importe où dans n'importe quelle circonstance, et sans tomber dans le cliché du couteau. Je vous invite donc, comme je le fais désormais moi-même, à remplacer dans les histoires criminelles toutes les mentions "stylet" par "un truc très pointu".

Les nouvelles technologies ont ajouté leur touche au tableau. Le stylet est le petit bâtonnet pointu, le plus souvent en plastique (mais il existe des versions de luxe), que l'on applique sur l'écran d'un notepad (organiseur - PDA - assistant personnel - agenda électronique, cocher la mention utile) ou sur une tablette graphique. Il a la taille d'un stylo pour la tablette graphique, ou un peu plus petit pour le notepad.

Ainsi, pour les romans modernes, voici la procédure idoine pour l'assassinat à base de stylet de notepad, qui est très petit. Le stylet de notepad n'est pas pratique pour faire le coup de l'orifice occipital, pour lequel l'instrument le plus adapté reste le pic à glace, par conséquent n'essayez même pas.

1) L'accoche. Vous tenez fermement le stylet dans votre main fermée, trois ou quatre centimètres dépassent, et sans hésitation vous le plantez dans l'oeil du récipiendaire. Si vous manquez l'oeil, réessayez. Il est possible que dans ce cas la pleine collaboration du récipiendaire, dont vous invoquerez la patience, soit nécessaire.

2) La consolidation. Vous lachez le stylet, et l'enfoncez d'un geste ferme avec la paume de votre main, jusqu'à ce qu'il n'en dépasse rien. Il convient de ne pas frapper brusquement le stylet, car une résistance inopinée de celui-ci pourrait lui faire pénétrer votre paume, et suite à votre mouvement réflexe en sens inverse, le stylet sortirait du récipiendaire. Tout serait à recommencer.

Cette nouvelle procédure n'élargit pas les modes d'application de "trucs très pointu" en matière de crimes à enquêtes, puisqu'on peut la pratiquer avec tout type de stylet.
par Impromptu publié dans : Des mots
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Vendredi 18 août 2006
Rupestre.

Ce n'est pas un hasard si je considère ce mot maintenant : il est au centre du prochain épisode de ma série historique. Qu'est-ce que rupestre ?

Rupestre, tout d'abord, me fait penser au prénom Rupert, à prononcer avec un accent britannique. Ce prénom est lié dans ma mémoire à un personnage de film dont le nom était en réalité Ruprecht, dans "Dirty Rotten Scoundrels" (traduit par "le plus escroc des deux") avec Michael Caine et Steve Martin (1988). J'aime bien ce film. Malheureusement, il nous aide peu à comprendre ce que signifie rupestre.

Ce mot vient du latin "rupes" qui se traduit par rocher. Rupestre désignait à l'origine tout ce qui pousse dans les rochers, des plantes donc, mais par extension il peut s'appliquer à des animaux et insectes. Puis on a commencé à découvrir tout plein de dessins et gravures sur des parois de cavernes tout partout et on les a désignés rupestres. La spécialistation de ce mot a conduit au sentiment que rupestre ne s'applique plus qu'à l'art préhistorique sur les parois des grottes. D'ailleurs, si vous cherchez "rupestre", vous trouverez "art" et "préhistoire". Alors que je peux faire du rupestre, moi aussi, si je veux. Parfaitement, je peux. Je peux dessiner des dents et des clés sur des parois naturelles, c'est de l'art rupestre authentique. Tout comme on peut faire du rupestre sans art. Un paysage rupestre ne signifie pas qu'il y a des vieux tags dans tous les coins, mais que la roche y est pléthore.

Dans sa nouvelle spécialité préhistorique (enfin, nouvelle... depuis les années 1920 environ), rupestre a été concurrencé par "pariétal". Surprenant, non ? Comme ça, on n'aurait pas dit, pariétal ça fait pas très Lascaux, mais en fait c'est tout à fait pertinent. Le terme pariétal, à la base, désigne ce qui est relatif à la paroi d'une cavité. Ce n'est pas très clair, peut-être, prenons un exemple. Notre nez est percé de deux cavités, communément appelées les trous de nez. Sur la surface interne de ces cavités se trouvent (quand on a de la chance) les crottes de nez. Et bien se sont des crottes pariétales de nez, parce qu'elles sont sur la paroi de la cavité, et non à l'extérieur. Ainsi, les peintures rupestres sont pariétales comme autant de crottes de nez, puisque situées sur la paroi des cavités que sont les cavernes (comme autant de trous de nez, comme vous l'avez certainement induit vous-mêmes). Seulement pariétal a aussi été utilisé par les neuro-scientifiques et médecins, pour désigner un os du crâne et une portion du cerveau. Vous avez peut-être entendu parler du "lobe" ou du "cortex pariétal", qui est comme vous le savez la partie du cerveau située entre la scissure de Rolando (qui le sépare du lobe frontal) et une scissure plus petite vers l'arrière qui ne méritait même pas un nom propre (qui le sépare du lobe occipital). Entre nous, la boîte crânienne étant une cavité en tout points, je ne vois pas pourquoi une partie du cerveau serait plus pariétale qu'une autre. Mais bon, on ne va pas ergoter, des tas de savants dans le monde utilisent ces termes sans en être autrement incommodés. Si aujourd'hui les gens du commun, comme moi-même, disent plus volontiers art rupestre qu'art pariétal, excepté dans les situations où nous avons vraiment besoin d'impressionner nos auditeurs, c'est à mon avis parce que les neuro-scientifiques ont tout fait pour que disparaisse l'association de leur joli mot avec des gribouillis même pas propres de l'ancien temps.

Rupestre, finalement, n'est pas plus préhistorique ou artistique que vous et moi. Enfin, vous je sais pas, mais pour moi, j'en suis sûr. On peut le rapprocher des mots que nous avons vus précédemment. En effet, rupestre, lacustre et palustre sont de bons amis. Ce sont les mots de paysage en "stre". Pour le moment j'en connais trois. Malheureusement, ils disparaîtront certainement pour devenir des mots de paysage en "tre", ce qui est très différent. Regardez champêtre, par exemple. C'était champestre avant, et mes mots de paysage en "stre" étaient quatre. Dans quelques années nous aurons certainement rupêtre, lacûtre et palûtre. Un jour, je vous expliquerai comment remplacer quelques accents circonflexes par des "s" pour donner l'impression de parler en ancien français et épater votre entourage.
par Impromptu publié dans : Des mots
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Samedi 29 juillet 2006
Lacustre.

En première impression, j'imagine lacustre avec des pinces, un exosquelette, plein de pattes, vivant dans l'eau, chair délicieuse, bouilli vivant, tout ça... Ce mot me fait penser à "crustacé". C'est une question de phonologie, je pense, parce que lacustre n'a rien à voir. Au fait, vous saviez que les cloportes étaient des crustacés ? Méditons là dessus la prochaine fois que nous allons au restaurant.

Lacustre se réfère à tout ce qui concerne les lacs. Pourquoi lacustre et pas laqueux ? N'avait-on pas de mot latin qui veux dire laqueux ? Non, mais on avait un mot pour marécageux : "paluster". Alors on a appelé palustre tout ce qui est relatif au marais (et non pas maraîcher qui est une personne tirant revenu des légumes). Le paludisme a la même racine, autement appelé (entre autres) fièvre des marais. Donc palustre ne devrait pas me faire penser à palourde qui est un coquillage comestible.

Ainsi, sans avoir besoin de mot latin approprié, on a simplement appliqué le même principe. Relatif aux marais : palustre. Relatif aux lacs : lacustre. Par contre, pour la montagne, on a montagneux. Pour la plage, on a plagiaire (parce que toutes les plages se ressemblent un peu). Ou balnéaire, quand l'eau est salée.

Le français est parfois compliqué, mais tout ceci nous a indéniablement un petit air de vacances, non ?
par Impromptu publié dans : Des mots
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