Vendredi 23 février 2007
Quelqu'un (qui se reconnaîtra) remarquait publiquement que les "musiques du monde" faisaient de plus en plus d'adeptes. Par "musiques du monde", entendez "musiques traditionnelles", "musiques ethniques" ou toute autre appellation exotique. A travers ces musiques, des peuples lointains nous font partager leurs traditions. Nous leur en sommes reconnaissants : nous nous efforçons de partager avec eux les notres.

Prenez l'Afrique noire. Par petits bouts, parce que c'est grand. Beaucoup de choses sont grandes, là-bas. D'abord, ils ont de grandes familles. Très grandes. Alors on leur a tracé des frontières bien droites qui ont coupé les familles pour leur expliquer que pour nous, une famille, ça doit être plus petit. Avouez que l'on n'aurait pas pu faire mieux. On a fait ça sur des milliers de kilomètres, à travers tout le continent. Et puis en cela nous avons également partagé avec eux notre conception de la conscience nationale. Je crois que ça a bien pris, dans l'ensemble. Tout cela, c'était il y a longtemps, je le mentionne uniquement pour montrer que très tôt nous avons cherché à partager nos coutumes.

En Afrique noire, la musique est comme le langage, tel ou tel rythme fait partie de la culture. Les musiciens sont valorisés pour leur talent, qui est l'interprétation d'une musique issue de la mémoire collective. Nous dirions que les airs joués sont passés dans le domaine public il y a longtemps, des siècles parfois. Mais en réalité, cela va beaucoup plus loin : pour la musique traditionnelle, il n'existe même pas chez eux de propriété intellectuelle ! Vous vous rendez compte de la différence ? Franchement, je ne sais pas comment ils peuvent s'en sortir sans cela. Comment leur faire voir tout l'intérêt d'une notion aussi fondamentale pour les droits de l'homme que la propriété intellectuelle ? Pour cela, il nous a fallu en démontrer les avantages par l'exemple.

Imaginons un artiste qui passe plusieurs années dans certains pays d'Afrique. Allons plus loin, imaginons qu'il y passe presque toute son enfance. Appelons-le Johnny C. pour plus de confort. Il est blanc, mais il entre néanmoins en communion avec la culture locale, il se plaît à fréquenter les villages, les communautés, il danse avec les africains durant les fêtes. Puisqu'il est artiste, comme nous l'avons dit, il commence à maîtriser un ou plusieurs instruments et, amoureux des sons de sa terre d'adoption, il les reproduit, s'en imprègne. Par ailleurs il défend le peuple dont il partage le quotidien chaque fois qu'il en a l'occasion. Et puis Johnny C. retourne dans le nord. Là, il exerce enfin son métier avec tous les avantages que notre civilisation lui procure. Il joue et chante les mélodies traditionnelles qui ont beau être du domaine public là-bas, elles ne le sont pas chez nous.

Les éléments sont en place, la leçon peut être dispensée. L'africain qui s'en vient alors chez nous avec ses talents d'interprétation, et qui joue brillamment un morceau avec lequel il a grandi, lui conférant toute son âme, ce qui n'est pas peu dire, se voit fort justement poursuivi pour plagiat. Il est bien obligé alors de voir tout l'intérêt de notre système qui attribue à l'artiste non seulement l'interprétation mais la mélodie elle-même, apportant de substantielles rémunérations dérivées non seulement à lui mais aussi à toute une collection d'intermédiaires, en particulier producteurs et distributeurs. Le système a fait ses preuves, les gens sont content. C'est un bon système, qui mérite d'être étayé activement.

Il est parfois reproché à notre Johnny C., qui a enregistré son oeuvre dans les règles, d'être le véritable plagiaire. Cette vile accusation ne tient pas une seule seconde : que l'on dévoile le nom de la personne qui a inventé la mélodie, que l'on produise les preuves d'antériorité, les enregistrements, les contrats. Rien ? Personne ? Bien sûr, comment pourait-il en être autrement dans un pays qui ne dispose pas de toutes nos bonnes règles. De plus, c'est bien injuste d'ainsi fustiger notre artiste qui n'éprouve qu'amour pour sa musique et le peuple qu'elle représente. On ne va tout de même pas lui reprocher de partager avec ces gens ce que nous avons de meilleur.

La prochaine étape dans le partage, nous la voyons tous. Des Johnny C., nous en avons en suffisance, nous apportant chacune des facettes de la tradition musicale de tous les peuples possibles. Il ne reste plus à Johnny C. qu'à envoyer ses émissaires (ou ceux de sa maison de disques) sur place afin de régenter, en Afrique noire, l'expression de la culture de façon juste et équitable. Il ne nous reste plus qu'à traquer, jusque dans la communauté la plus reculée, toute interprétation des mélodies par nous protégées. Il ne nous reste plus qu'à assurer une présence lors des fêtes de villes et de villages pour que la musique du monde puisse se jouer enfin dans les règles. C'est bien entendu l'une des conditions, et de nos responsabilités, pour que le monde n'ait qu'un seul peuple.

Vous l'avez compris, il ne s'agit pas de mettre tout les contrevenants en prison. Les faire payer suffirait. Après tout, il est temps que le tiers monde, entre autres, apporte sa contribution.
par Impromptu publié dans : Des avis
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