Samedi 2 décembre 2006
Le début ici.

Francis Galton établit donc, dans son ouvrage de 1869 ("Hereditary Genius") que l'éminence est héréditaire. Il est fort marri de constater qu'il dénombre dans son pays 233 hommes éminents par million d'habitants alors que statistiquement il devrait en trouver 2423. Il clame à qui veut l'entendre (en particulier s'il se trouve à portée de voix) qu'il faut favoriser la productivité des hommes éminents. Il voulait bien sûr parler de "reproductivité". Notons que ce terme n'existe toujours pas dans la langue française, ce qui indique que nous autres français rechignons encore aujourd'hui à appliquer un vrai programme de reproduction de l'homme de science.

Tout à son désespoir sur le manque certain d'avenir de l'éminence dans son entourage immédiat, Francis Galton est averti de la publication par Alphonse de Candolle (né en 1806, décédé en 1893), en 1873, d'une étude sur la production nationale d'hommes savants (en Suisse). Selon Galton, c'est la famille qui produit le grand homme. Selon de Candolle, c'est le pays qui produit l'homme de science. Les termes reflètent la profonde divergence des deux hommes : Alphonse de Candolle attribue la qualité de la population scientifique à l'environnement social. C'est beaucoup trop pour un seul Galton : il se prend à deux mains et publie incontinent "English Men of Science: Their Nature and Nurture", en 1874. C'est ainsi que nous passons de l'homme simplement éminent à l'homme scientifique véritable. L'espèce scientifique en tant que telle est enfin sous le projecteur et fait l'objet d'un vrai débat.

Cet ouvrage de 1874 nous apprend que Francis Galton s'était attaché à interroger près de deux cents scientifiques britanniques afin de leur arracher l'aveu que leur vocation était "innée". Tous n'ont pas répondu dans ce sens, mais la majorité était là. Aujourd'hui, tout cela nous semble un peu ridicule. Bien entendu, nous n'allons pas courir les champs pour demander aux coccinelles ce qui les a motivées dans cette voie rouge à pois noirs. La plupart répondront "c'est de famille". Nous le savons bien. Très peu diront "ça s'est présenté comme ça, ça avait l'air intéressant" : c'est juste une rationalistation entretenue dans le but de se garder une illusion de liberté de choix. Certaines diront "quand j'étais plus jeune, tous mes potes bouffaient du puceron. Alors j'ai trouvé ça trop cool de bouffer du puceron, et j'ai fait pareil. Seulement maintenant je regrette : j'arrive plus à me débarasser de cette saleté. Vraiment, la seule chose, c'est de ne pas commencer. Je sais que c'est le puceron qui va me faire crever à la fin. En plus, avec toutes les saloperies qu'ils mettent dedans maintenant, et je m'en tape au moins quinze dans la journée, hein. Et c'est comme ça tous les jours." Celles-là n'ont pas de volonté, c'est tout. Forcément, les scientifiques auront les mêmes réactions, les mêmes propos sur ce qui a fait d'eux des scientifiques. On ne lutte pas contre les gènes.

Revenons à notre étude historique. Suite à sa publication de 1874, Francis Galton éprouve le vif besoin d'en remettre une couche, en revenant à la généralité bien pratique des "hommes éminents", avec "A Statistical Study of Eminent Men" en 1903 et en 1906 : "Noteworthy Families: an Index of Kinships in Near Degrees between Persons Whose Achievements Are Honourable, and Have Been Publicly Recorded". Nous avons gardé, dans la pratique de la psychologie expérimentale actuelle, cette déplaisante manie de fourrer dans le titre à la fois le plan d'expérience avec les principales variables et une ou plusieurs définitions des concepts clés. C'est un style. Moi j'aime pas. J'aurais préféré quelque chose comme "Mon oncle : une valeur sûre". Mais c'est pas grave.

Galton n'en peut plus : l'homme de science a 1,6 enfants de moins que la génération précédente d'hommes de science. Il appelle l'état à l'aide, mais l'état ne fait rien. Pas moyen pour le savant de poursuivre des études plus complètes tout en concevant encore plus d'enfants. Selon notre spécialiste, l'espèce scientifique devait s'éteindre dans le courant du XXè siècle. Ce ne fut pas le cas, heureusement.

Aux alentours des années 1886 - 1887, Francis Galton côtoya un jeune américain venu en Grande Bretagne après être devenu l'un des premiers diplômés en psychologie expérimentale et le tout premier professeur dans cette discipline : James McKeen Cattell (né en 1860, décédé en 1944). Cattell fut en quelque sorte le sauveur de l'espèce scientifique. Quand il retourna aux Etats-Unis quelques années plus tard, James Cattell refit le parcours de son collègue Galton, avec un peu de retard mais en plus rapide : un ouvrage sur les hommes éminents en 1903, et un ouvrage de référence sur les hommes de science en 1906. Un ouvrage de références (avec "s") devrais-je écrire, puisqu'il s'agit d'une sorte d'annuaire de savants assorti d'un classement. Les noms suivis d'un astérisque désignent les plus méritants.

La suite ici.
par Impromptu publié dans : Des connaissances
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