Ce qu'il s'est passé avant.
Le 12 octobre 1352 avant Jésus
(*), en fin de matinée, le pharaon Amenhotep IV (Amenophis pour les grecs) visitait le futur tombeau d'un oncle, moins pour lui faire honneur que pour se
dégourdir les jambes. L'artisan en charge des inscriptions funéraires semblait avoir quelqu'affaire d'importance à confier à son souverain. Sa renommée et son talent le lui permettaient.
-- Vénéré Pharaon, que lisez-vous sur ce mur ?
-- Après la soumission à Amon le roi des Dieux, je vois l'hommage de rigueur aux éléments, Shou, Tefnout, Geb, Nout, puis la révérence à Rê le soleil, une longue discussion avec Osiris, en charge
de la résurrection, lequel est soutenu par Atoum le créateur avec le concours d'Isis. Ici l'espace vide où n'est pas représenté celui que l'on ne nomme pas, puis Horus pour l'ordre, et bien sûr
Anubis, le protecteur des morts.
-- Et ensuite, Pharaon ?
-- Ensuite il y a l'ouverture pour la porte.
-- C'est ce qui me préoccupe Pharaon. Je n'ai pas assez de mur ! Il me reste au moins cinq Dieux majeurs à saluer et je n'ai presque plus de mur ! Cela se produit de plus en plus, Seigneur, et les
choses ne se sont pas améliorées depuis la venue de tous ces nouveaux Dieux mineurs. Nous avons besoin de plus de murs.
-- Ce n'est pas grave, on va chercher un ingénieur français et tout rentrera dans l'ordre.
-- Pitié, non, Seigneur ! Sauf votre respect, ces français se sont mis à faire la pyramide toute fine et pointue qu'on dirait un... une...
-- Moi je les trouve plutôt avantageuses.
-- Mais il n'y a même pas l'espace d'une petite chambre mortuaire à l'intérieur ! Ces gens ne comprennent rien à nos besoins. Comment voulez-vous faire faire vos travaux par quelqu'un qui n'a pas
idée de vos besoins ?
-- En effet, ce serait absurde. Pour l'heure, tu vas graver le reste en abbrégé, je vais réfléchir à la question et prendre une décision majestueuse très bientôt.
Laissant là l'artisan tout à ses abbréviations hiéroglyphiques, Amenophis IV retourna en son palais méditer sur ce que son père Amenophis III lui disait au sujet des Dieux. "Tu sais, Quatre,
disait-il, parmi les Dieux, le plus fort, c'est Rê. Parce qu'il peut te bronzer tout beau ou te brûler tout rouge. Il fait ce qu'il veut, Rê. Et sans lui, t'y verrais que dalle...". Heureusement
qu'on le grave en premier, pensa Quatre, ce serait dommage de le tronquer. Le défunt père avait toujours marqué une nette tendance en faveur de ce dieu, et encore plus vers Aton, sa manifestation
physique, le disque solaire.
L'idée mit des mois à faire son chemin. D'abord, Amenophis IV instaura la préséance d'Aton sur les autres Dieux aux cas où les murs viendraient à manquer. Puis il en vint à penser qu'Aton avait de
nombreux avantages sur les autres dieux. Il était plus fort, plus beau, plus utile, plus facile à graver. Enfin, un beau jour, Amenophis IV se dit qu'il était temps d'accorder à Aton la place qu'il
mérite, c'est-à-dire d'en faire bien plus que le Maître : d'en faire l'Unique. Il réalisa tout naturellement que la place gagnée sur les murs des temples et tombeaux permettrait de dessiner un peu
mieux les Pharaons, en particulier Amenophis IV. D'ailleurs il ferait en sorte de n'être figuré qu'avec une physionomie céleste. A considérer un Dieu unique, il pouvait aussi bien s'en considérer
l'unique interprète. Aton ne parle pas comme les anciens Dieux, et il n'était donc plus besoin de graver d'interminables dialogues un peu partout. Seule la parole du Pharaon serait nécessaire.
Amenophis IV se fit dès lors appeler Akhenaton, celui qui est utile à Aton.
Son épouse de l'époque, Nefertiti, jugea que cet élan pouvait aussi bien lui profiter. Très vite, après que son Pharaon ait commandé quelques temples nouvelle vague, elle exprima le désir d'avoir
une ville de campagne, où ses filles pourraient respirer le grand sable.
-- La ville de ville, c'est bien pour les boutiques, mais toute cette circulation n'est pas très bonne pour les petites.
-- Tu as raison, concéda Akhenaton. Et puis cela coûtera moins cher que de tout refaire ici.
La nouvelle ville nomée Akhetaton, aujourd'hui connue sous le nom d'Amarna, fut donc érigée au millieu du désert, selon des directives qui tranchaient avec tout ce que le peuple égyptien avait
connu jusqu'alors. L'idée d'un Dieu unique n'avait encore jamais été tentée dans le monde connu, les esprits n'y étaient pas préparés.
-- Cette face-ci sera consacrée à Dieu, commanda Akhenaton en désignant un côté du couloir d'accès au temple principal.
-- Lequel ? demanda le maître d'oeuvre.
-- Aux crocodiles ! répondit le Pharaon.
On emmena l'indélicat prestement, tandis qu'il criait "pitié Seigneur, j'avais oubliééééé". Le second prit sa place.
-- Et pour les autres Dieux, Seigneur ? demanda celui-ci, un peu incertain.
-- Il n'y a qu'un seul Dieu, bon sang !
-- Pardonnez-moi, Pharaon Eternel, je parlais seulement des secondaires. Nous pourrons les mettre sur un autre mur s'il sied à...
-- Aux crocodiles !
Le second du second s'avança et, après une longue hésitation sous le regard de bronze d'Akhenaton, se décida à demander :
-- On trace la tête de faucon au-dessus du soleil alors, votre céleste magnificence ?
-- Aton c'est le soleil lui-même ! Vous allez donc représenter le soleil. C'est pourtant simple !
-- Oui, Pharaon ! Il en sera fait selon vos désirs !
-- Et dessous, béni par ses rayons, il y aura moi qui reçois l'Ânkh. Ici.
-- Et moi, je sens l'aïl ? glissa Nefertiti dans son dos.
-- Et derrière moi il y aura votre Reine, ajouta Akhenaton sans changer de ton.
-- N'oublies pas tes filles.
-- Et derrière elle, figureront les princesses.
Tout le monde laissa passer quelques instants de silence, puis le Pharaon s'en fut avec sa suite.
-- Finalement, chuchota l'artisan d'ecritures à son voisin quand son Seigneur eut disparu, on le fait avec quelle tête, Aton ?
-- Je sais pas, j'ai rien compris. C'est de plus en plus difficile, vraiment. Tu sais qu'il a demandé que les statues soient placées à l'extérieur ?
-- Tu plaisantes ? Et pour les momies les bandelettes doivent être à l'intérieur tant qu'on y est ? Ca n'a pas de sens. Les prètres vont se rebeller s'il continue.
-- Cela m'étonnerait. Ils l'aiment bien. D'ailleurs il est gentil dans le fond. S'il s'en tient à quelques temples, ça va. Ou même une ou deux villes. Un Pharaon peut quand même bien faire ce qui
lui chante. Autant attendre que ça lui passe.
-- On va en prendre pour trente ans.
Le peuple égyptien du Nouvel Empire n'eut pas à attendre tout ce temps. Le règne d'Akhenaton dura une petite vingtaine d'années. Comme prévu, Amarna suffit à ses inspirations artistiques. Il fit
bien retoucher d'autres murs à travers la contrée, mais sans aucun remaniement en profondeur. Comme il le souhaitait tant, de nombreuses représentations de sa personne nous sont parvenues, montrant
toute sa beauté (améliorée par la mode il est vrai) dans des contextes toujours ensoleillés, ce qui est propice au teint. Malheureusement, ni Nefertiti, ni ses filles ne lui apportèrent d'héritier
mâle. Ce fut donc un neveu distant, un jeune homme du nom de Toutankhamon, qui lui succéda. Ce dernier ne souhaita pas s'installer dans la nouvelle ville. Les anciens usages reprirent leur place
sans difficulté.
-- Nous venons de bâtir un nouveau mur dans le temple principal, Pharaon, annonça l'intendant. Vous plairait-il de poser avec Dieu ?
-- Lequel ?
Si son nouveau produit ne fut un succès qu'un siècle après sa mort, et parmi un autre peuple, souvenons-nous quand même d'Akhenaton comme l'un des plus grand innovateurs du genre humain, car le
monothéisme est l'une des inventions les plus fondamentales que l'humanité ait connues, avec le feu, la roue et la bière.
(*) Octobre n'était pas encore inventé, je traduis pour votre confort.
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