Durant un court instant, mes finances se sont stabilisées. Après des années de privation, j'ai pu enfin respirer. Je me suis laissé aller à une débauche : j'ai acheté un produit de grande marque.
Que celui ou celle qui ne l'a jamais fait me lance la première pierre. Cela m'a permis de découvrir un autre univers, un monde de qualité. Je sais que le plaisir de la découverte est incomparable,
j'ai donc savouré.
Tout d'abord, ma nouvelle éponge vaisselle de grande marque n'a pas tout à fait la même forme que les éponges vaisselle à bas prix qui me sont coutumières. Fini le pauvre rectangle régulier, où
l'on sent le chiche d'une découpe économe, sans gâchis. Ici, nous avons un arondi délicat qui tient bien en main après un moment d'accoutumance. Ensuite je constate que le côté vert qui gratte
s'assouplit plus vite, ce qui offre un confort de grattage plus rapide. Les autres sont rustiques en comparaison.
Pourtant l'avantage principal n'apparaît qu'après un délai stable d'utilisation régulière. Au terme de six mois de service, le grattant vert s'effiloche en petits bouts qui disparaissent dans la
bonde et la partie spongieuse se rabougrit. Mon éponge de marque a le bon goût de disparaître au delà d'un délai convenable. Parce que, mes amis, que fait mon éponge bon marché à la place ? Après
plusieurs années elle est toujours là, le côté doré prenant une teinte grise qui ne fait qu'attirer les quolibets de la part de mes invités, et je suis obligé de la mettre au placard en compagnie
de dix autres de ses congénères increvables dont je ne sais que faire. Cela manque cruellement de distinction. A présent que j'ai goûté d'une éponge de marque, hah ! je ne pourrai plus revenir en
arrière ! Heureusement, elles sont vendues par paquets de trois. Cela me donne un an et demi avant le prochain investissement, ça devrait passer. Au pire, je reprends une des vieilles quelques
semaines pour faire le joint.
Comment ces gens de marque font-ils pour nous fournir ces merveilleux produits auto-finissants ? Ils embauchent des experts de cette profession en plein essor : fiabiliste. Outre le fait qu'il nous
épargne de lui chercher un féminin, le fiabiliste à l'immense avantage de prévoir en combien de temps d'utilisation tel ou tel élément va se détruire. L'étape suivante est de déterminer quel serait
l'élément idéal si l'on veut qu'il se détruise après un temps d'utilisation déterminé. Cela vous semble peut-être anodin, mais faites-moi confiance quand je vous annonce que cet homme, qui peut
éventuellement être une femme, nous ouvre la porte vers la modernité.
En effet, un produit moderne est un produit qui finit quand on a prévu qu'il finisse, afin que l'on ne soit pas obligé d'attendre (parfois en vain) une éternité avant d'acheter son remplaçant. Le
sommet du raffinement, c'est la prédictibilité. Je SAIS que dans un an la batterie de mon téléphone portable partira en sucette. Je SAIS que dans six mois le système de sécurité de la fermeture du
hublot de ma machine à laver se coincera, bloquera tout le programme et m'obligera à appeler le réparateur. Je SAIS que dans 70.000 kilomètres la moitié des pièces de ma voiture seront à remplacer
et qu'après 70.000 de mieux je pourrai m'en séparer. Je suis un homme moderne : je peux PREVOIR. Cela me permet d'anticiper la dépense totale de mon salaire sur les vingt prochaines années. Alors ?
Qui c'est le patron, maintenant ? Hein ?
Vous imaginez à présent à quel point la fierté me bombe le torse lorsque je me prépare à retirer ma deuxième éponge vaisselle de grande marque de son emballage.
PS : Merci pour le lien Monsieur Lepage. C'est un honneur. Je vais faire des jaloux.