Avertissement : l'avis du peuple est nécessairement long.
Il y a bien longtemps, je suis arrivé dans la ville où je réside aujourd'hui. Je prenais de temps en temps le bus. C'était risqué, des bandes organisées de contrôleurs rôdaient déjà sur le réseau.
Ils pouvaient surgir à tout moment et me prendre au piège. Ils étaient trop nombreux, trop bien équipés, et le bus offrait bien peu de recoins où se cacher, surtout en hiver où les femmes portaient
moins de jupes. Il m'arrivait cependant de relâcher ma vigilance, et de me laisser aller à écouter la radio diffusée dans le véhicule.
Ainsi, un matin, je l'entendis pour la première fois. Il faisait froid dehors, et la buée couvrait les vitres. Oui, mes amis, je me souviens parfaitement bien de notre première rencontre. Je me
suis dit : "tiens, ils passent des dessins animés à la radio". Il s'agissait d'une sorte de feuilleton court, avec des dialogues, des onomatopées et des bruitages. Les personnages parlaient de
façon accélérée, comme s'ils étaient tout petits
(*). Cette émission trop courte fut comme une bouffée d'air frais. Pas frais au sens de froid, parce des bouffées comme ça j'en
avais plein dehors. Puisque je me rappelle exactement de quel chapitre il s'agissait et que je les ai retrouvés sur la toile, je peux vous retranscrire une partie du dialogue de cet épisode de la
série "La maison Slangster", vous allez pouvoir juger (seulement en partie : la rapidité des échanges y fait beaucoup).
Les personnages, un gentil couple, viennent de faire l'acquisition par héritage d'une maison bien inquiétante. Ils rencontrent un voisin au moment d'entrer.
-- Bonjour !
-- Mais qui est ce monsieur ? demande la femme.
-- Je ne sais pas.
-- C'est vous qui allez habiter cette maison ?
-- Comme vous voyez.
-- Je suis aveugle monsieur.
-- Je suis désolé monsieur.
-- Ah, chacun son handicap. Vous savez que même la banque a abandonné l'hypothèque de cette barraque maudite ?
-- J'ai entendu dire.
-- Et en plus c'était toute une hypothèque !
-- Oui, une grosse hypothèque.
-- Une énorme hypothèque !
-- Une hypothèque de taille, oui.
-- Ah c'était une hypopothèque. [...] Il y a eu plusieurs morts subites dans cette maison.
-- On les ramassera les bouteilles.
-- C'est vrai monsieur, ces histoires de gens pendus à la corniche ? demande la femme.
-- Oh ça c'est des histoires à ma grand-mère, repond l'aveugle.
-- Qu'est-ce que je te disais ?
-- Ma grand-mère a été retrouvée pendue à cette corniche en 1936.
[...]
Ils entrent et une musique inquiétante fait monter la tension.
-- Il y a quelqu'un dans le placard ! dit l'homme.
-- T'as entendu quelqu'un dans le placard ?
-- Ben c'est clair non ? Je vais en avoir le coeur net. (bruits de pas vers le placard).
-- Attention ! (ouverture du placard)
-- Eh bonjour ! fait un bonhomme.
-- Mais qu'est-ce que vous foutez là ?
-- Vous voyez bien, c'est moi qui joue la contrebasse. (en effet la musique a cessé quand le bonhomme s'est mis à parler)
-- Mais pourquoi ?
-- Pour donner de la couleur à l'histoire. Plus vous dites des choses affreuses, plus je joue des notes basses.
-- Ah bon.
-- Dites-moi des choses de plus en plus horrifiantes, vous allez voir.
-- Heu... cadavre véreux.
Contrebasse grave.
-- Sandwich au zombie.
Contrebasse très grave.
-- Heu... chanson de Patrick Bruel.
-- Non, là je peux pas aller si bas, je vais la péter là.
J'ai essayé, essayé de prendre le bus à la même heure régulièrement pour en écouter d'autres mais le sort a joué contre moi. Souvent les bruits et conversations couvraient la radio, qui parfois
n'était même pas branchée, et il y avait aussi le fait que je n'avais pas besoin de prendre le bus sauf si je voulais m'éloigner de l'endroit où je devais me rendre tous les matins.
Puis il y a eu cette époque funeste où le réseau de transport choisit Nostalgie comme station officielle à la place de Europe 2. Il fallait imposer la radio la moins "jeune" possible, par mesure de
représailles envers les étudiants qui ne paient pas. Ce fut horrible. Cela n'a pas duré très longtemps, il y eut trop de suicides. Tous les soirs il fallait décrocher les corps pendus aux mains
courantes, au dépôt. Il y eut des pétitions, mais qui se souciait de ces petites gens à qui l'on infligeait du Mike Brant sans la moindre précaution alors qu'ils se rendaient, déjà courbés,
fragilisés, vulnérables, au turbin ? Après qu'un chauffeur, qui avait oublié ses boules quiès sur sa table de nuit, ait lancé son bus sur la mairie, la direction assouplit sa position en
sélectionnant Chérie FM. Mais tout cela est une autre histoire.
Ce n'est que bien des années plus tard que je retrouvai mes épisodes, chez moi car on n'entendait plus la radio dans le bus, et que j'appris l'essentiel de ce que je sais aujourd'hui sur leur
auteur. Je l'ai redécouvert sur la fréquence aujourd'hui mondialement connue en France comme la vitrine du rire français : Rire et Chansons. C'était après l'achat de cette radio par le groupe NRJ,
et elle avait déjà acquis tout le propre de la vitrine : tape à l'oeil et sans consistance. Du marketing dans toute sa parade. J'y suis tout de même resté assez d'années pour connaître tous les
sketches par coeur. J'assume. Je consacrerai un autre article aux stations de radio.
L'auteur s'appelle François Pérusse, il est canadien (vous l'aurez deviné à l'expression "c'était toute une hypothèque") et les numéros s'appellent "Les Deux Minutes du Peuple". Ils sont
généralement remplis de bruitages, effets, situations et calembours. François Pérusse est le plus grand producteur de calembours que je connaisse. En parcourant l'ensemble des Deux Minutes du
Peuple, on trouve matière à remplir un dictionnaire du calembour qui comporterait certainement plusieurs milliers d'entrées. Victor Hugo disait que le calembour est la fiente de l'esprit qui vole
(j'aurais dit la même chose : moi non plus je n'y arrive pas), vous trouverez dans les Deux Minutes du Peuple un conteneur rempli de sacs de guano.
Le travail est soigné. Les rôles sont joués, les échanges s'articulent très bien. François Pérusse semble faire tout lui-même, ce qui signifie parfois plus de six ou sept voix, qui peuvent toutes
parler ensembles ou non, et je ne détaille pas les cris et autres clameurs que l'on peut trouver dans les Deux Minutes du Peuple. Ce type doit s'éclater grave dans son studio, je frissonne rien que
d'y penser. Aujourd'hui, les Deux Minutes du Peuple se sont hissées au rang des grands classiques radiophoniques tels que... d'autres grands classiques radiophoniques. Je sais qu'il y en a. C'est
devenu un incontournable. En cette êre du multimédia et de l'image, bâtir un grand classique radiophonique tient de l'exploit.
J'ai laissé choir Rire et Chanson depuis des années, mais je suis tombé à nouveau sur les Deux Minutes par hasard, et par erreur, en écoutant la radio sur laquelle je me suis fixé aujourd'hui,
Couleur 3, et je m'en porte très bien merci. J'indique "par erreur" parce que Couleur 3, radio suisse, n'était pas sensée diffuser François Pérusse sur le territoire français alors qu'une autre
radio avait les droits. Seulement parfois des mélanges se produisent dans les diffusions différentielles entre plusieurs zones pour une même station. Quoi qu'il en soit, j'ai découvert un site
internet où plus de cinq cent épisodes des Deux Minutes du Peuple peuvent être téléchargés et je m'en repais régulièrement. Tous les épisodes disponibles sur ce site sont coupés à la fin. J'ai le
sentiment que c'est une condition posée par l'auteur qui ne peut ignorer l'existence de ce site : il apparaît très haut lorsque l'on fait une recherche Google sur François Pérusse et les Deux
Minutes du Peuple. Je ne doute donc pas que vous le trouviez si vous vous en donnez la peine.
J'ajouterai simplement que la suite de "Maiiiissss" dans le dialogue de l'article précédent (Rouleter) est un petit hommage à cet humoriste qui compte parmi mes principales influences. J'allais
forcément rédiger un article à son sujet un jour ou l'autre.
Un dernier petit extrait, qui me rappelle le boulot.
-- Ecoute Robert, je ne sais pas ce que tu as foutu avec cette agence mais il est possible qu'on nous demande de retirer cette pub...
-- Ah non !
-- Il est possible qu'on nous demande des excuses publiques.
-- Jamais !
-- Robert...
-- Il est hors de question de retirer la pub...
-- Ecoute...
-- ...et il est hors de question de s'excuser. Je bougerai pas d'un poil !
-- Mais si jamais...
-- Je... ne... bougerai pas d'UNP... OIL !
-- Mais ça pourrait vouloir dire une poursuite d'à peu près vingt millions contre la société qui elle pourrait te poursuivre.
-- Bon. A la LIMITE...
-- Tu comprends...
-- A la limite je pourrais PEUT-ÊTRE retirer la pub
-- Ouais, ce sera peut-être pas suffisant...
-- Je pourrais...
-- Il est possible qu'il y aur...
-- A la limite, PEUT-ÊTRE m'excuser devant une caméra de télé en me faisant insérer par d'autres concurrents une canette de notre produit dans le cul mais je n'irai PAS PLUS LOIN !
(*) Comme vous le savez, une loi fondatrice de l'univers veut que ce qui est rapide est petit et ce qui est grand est lent. Donc, l'un découle de l'autre.
Et dire que jusqu'à ce billet, je n'avais JAMAIS entendu parler des Deux minutes du Peuple ! :~|