-- Bonjour et tout d'abord bienvenue dans cette émission, Monsieur Charlier. Vous êtes...
-- "Docteur" Charlier.
-- Pardon. Docteur Charlier. Nous sommes réunis aujourd'hui pour parler...
-- Deux thèses, quand même.
-- Oui. Nous aborderons ce soir la question des dépendances chez les jeunes. Alors Mons.. Docteur Charlier, vous êtes un des grands spécialistes français de la dépendance chez les jeunes.
Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vous, nos auditeurs ne vous connaissent peut-être pas.
-- Je suis le docteur Henri Charlier. Mes collègues me considèrent comme l'un des principaux spécialistes européens en matière de dépendance des jeunes.
-- Et... vous pouvez nous en dire plus ?
-- Sur la dépendance des jeunes ?
-- Vous dirigez depuis 1989 la Clinique des Amanites, près de Fontainebleau, qui est un prestigieux centre de réhabilitation consacré aux dépendants de moins de vingt-et-un ans. Le taux de succès
de votre établissement avoisine les quatre-vingt-dix pourcents de non rechute dans les deux ans qui suivent la cure, ce qui est exceptionnel. Les Amanites sont régulièrement citées pour
l'originalité de leurs thérapies.
-- En effet. Merci de le rappeler.
-- Alors, dites-nous Docteur, dépendance de quoi ?
-- Et bien... de jeunes.
-- Je veux dire : de quoi dépendent nos jeunes.
-- Les thèmes les plus fréquents aujourd'hui sont bien entendu le téléphone portable et le jeu vidéo, quoique le jeu vidéo contienne beaucoup plus de jeu que de vidéo à proprement parler, mais je
ne veux pas assomer les auditeurs avec des discussions techniques. De nombreux articles scientifiques débattent de la validité de l'emploi du terme "vidéo". Certains collègues sont pour, d'autres
sont contre. Personnellement je fais partie de ceux qui s'en foutent. Avec un petit nombre de confrères de même courant, nous sommes en train de développer notre argumentaire en vue d'un prochain
colloque qui...
-- Mais les dépendances ?
-- Oui, les thèmes. Nous appelons cela des thèmes. Nous avons bien sûr les thèmes plus traditionnels comme la cigarette, l'alcool ou tout un assortiment de drogues plus ou moins connues du grand
public. Nous avons aussi les psychotropes qui se hissent au niveau des jeux vidéos, lequels, je vous le rappelle, ne sont pas forcément désignés pas un vocable approprié. Aux Amanites, les
psychotropes ne sont pas assimilés à des drogues, puisque comme vous le savez, si je fais l'effort de m'exprimer en termes vulgarisateurs, les psychotropes à l'origine agissent pour le Bien, tandis
que les drogues agissent pour le Mal. Par conséquent le soutien psychologique est différent : on ne parle pas au jeune de la même façon quand il a fait une Mauvaise Chose ou quand il a abusé d'une
Bonne Chose. La dépendance à la télévision, qui avait du succès à l'ouverture du centre, a presque disparu. Les jeunes n'ont plus le temps, ils t'chatent sur MSN, qui est un autre thème.
-- Vous entrevoyez aujourd'hui les dépendances du futur ?
-- En partie. Certaines sont en germe depuis très longtemps, il ne s'agit pas que de nouvelles technologies. Mais tout repose sur la position sociale à cet égard. Par exemple, nous travaillons
d'ores et déjà sur la dépendance aux parents mais nous sommes nous-mêmes... dépendants, haha, de la législation pour tout ce qui concerne la justification d'une cure auprès de la sécurité sociale.
C'est pourquoi les soins contre la dépendance aux parents n'ont pas encore pu être homologués, la société n'est pas prête. Un suivi est cependant disponible sans couverture sociale. Pour les...
gens qui sont en mesure d'y consacrer des moyens.
-- Ces... gens qui sont en mesure d'y consacrer des moyens seraient des... parents, n'est-ce pas ?
-- Oui. Nous ne sommes pas encore surchargés, alors si des auditeurs sont intéressés, nous examinons toutes les demandes.
-- Et qu'en est-il de la dépendance à la nourriture, comme la boulimie ou...
-- Nous ne sommes pas là pour traiter des malades.
-- Je vois. Pouvez-vous nous éclairer sur vos techniques de réhabilitation, ou est-ce confidentiel ?
-- Il n'y a pas de secret, tout est publié. Certes, les auditeurs ne comprendraient pas les articles mais ce n'est pas une question de secret, c'est une question de niveau. Haha. Nous avons tout un
éventail de programmes dont le choix n'est pas tellement fonction du thème qui pose problème, mais de la gravité de la dépendance. La plupart de ces programmes sont inspirés de certaines thérapies
cognitives. Vous savez, l'exposition progressive à l'élément anxiogène pour les phobies, par exemple, l'apprentissage, tout ça. Et bien c'est un peu le même principe. Le candidat doit accepter la
présence dans l'environnement du thème auquel il est sensible, sans qu'il puisse y accéder lui-même. La plupart des dépendances peuvent être traitées de la sorte. Seuls trente pour cent nécessitent
de la stimulation électrique ou autre...
-- Vous voulez dire que vous donnez des chocs électriques à vos patients ?
-- Candidats. On les appelle candidats. Les mots sont très importants, ces jeunes doivent réaliser qu'ils postulent à un état de mieux être. Ils doivent fournir des efforts pour être reçus. Ils
sont donc candidats.
-- Vous envoyez des chocs électriques...
-- Allons, allons, les Amanites sont un centre moderne, envoyer des chocs électriques est une pratique d'un autre âge. Bien entendu nous n'infligeons pas de chocs électriques. Il est question de
stimulations. C'est beaucoup, beaucoup plus local. Un conducteur est placé dans le crâne du candidat, là où un très petit potentiel peut être ressenti à plein, et le candidat n'est stimulé qu'aux
moments appropriés.
-- Mais c'est terriblement...
-- C'est surtout très efficace. Par exemple, dans la plupart des cas de dépendance aux messageries instantanées sur ordinateur, nous sommes contraints d'appliquer ces méthodes. C'est extrêmement
pernicieux, les messageries instantanées, ça imprègne toutes les pratiques du candidat, pire que la cigarette. Il faut stimuler, et stimuler encore si l'on veut extraire cette dépendance.
Faites-moi confiance, cela fait presque vingt ans que je m'y emploie.
-- Vous croyez vraiment que la punition...
-- Si vous me permettez d'exprimer mon expertise, et je crois que c'est ce pour quoi je parle dans ce micro, je tiens à vous dire que la punition a des vertus purificatrices que vous ne trouverez
jamais dans la récompense qui, elle, est plutôt corruptrice. Vous ne comprenez probablement pas, c'est une question d'éducation, mais contentez vous de me croire. Si vous aviez été un familier de
la férule, comme je l'ai été, vous admettriez qu'il est des voies que tous les palabres laxisants ne parviendront pas à déprécier, du moins dans les faits. Les faits, c'est quatre-vingt-dix
pourcents de réussite. Une question d'éducation, je vous dis. Et puis une longue expérience de la dépendance et des jeunes.
-- Il y a... d'autres méthodes dont vous vouliez nous parler ?
-- Oui. Notre carte maîtresse. En dernier recours nous avons un catalogue de lobotomies qui se place parmi les plus diversifiés dans le monde. La lobotomie peut s'appliquer à presque tous les
thèmes. Elle s'applique aux cas graves qui résistent aux autres traitements. On n'opère que lorsque le candidat a pratiqué les autres options un certain temps. Je peux vous affirmer qu'à ce
moment-là ils sont heureux de recevoir une lobotomie.
-- Lobo... ?
-- Tomie. Ablation d'une fraction du cortex cérébral. Nous proposons un grand choix de localisations en fonction de la dépendance. Par exemple, contre certaines dépendances au jeu vidéo, dont la
dénomination, soit dit en passant, ne bénéficie pas d'un support unanime dans la profession, nous pouvons procéder à une opération occipitale. Qui touche le cortex visuel, donc. Cela entraîne une
confusion des caractéristiques visuelles de l'environnement pour le candidat qui ne dispose plus alors de repères suffisants pour comprendre, et encore moins utiliser, les images du jeu. Le cerveau
étant extraordinairement adaptatif, nous devons dans certains cas répéter l'opération jusqu'à agnosie visuelle complète. C'est un peu invalidant mais nous n'acceptons de traiter que les candidats
très motivés. Ils nous signent une décharge.
-- Qu'est-ce qu'une agnosie visuelle ?
-- Le candidat voit parfaitement mais ne peut rien comprendre de ce qu'il voit. C'est comme la cécité, mais en moins vulgaire.
-- Mais vous faites ça souvent ?
-- Quand il le faut. Prenez par exemple les problèmes de téléphone portable. Voilà une situation terrible, qui peut mener un ménage à la ruine. Si le candidat n'est pas pris en charge à temps, nous
sommes contraints de procéder à un nettoyage du cortex temporal, où se trouvent les centres de l'audition. Cela arrive jusqu'à une fois sur deux. Nous avons l'habitude, maintenant. Nous appelons
affectueusement cette opération "la petite Jeanne", parce qu'il arrive que le candidat soit sujet à des hallucinations auditives après.
-- C'est-à-dire ?
-- Il entend des voix. C'est très intéressant à observer. Si la dependance persiste, nous étendons l'opération à des parties moins spécialisées du cerveau. Nous appelons affectueusement cette
opération "la grande Jeanne".
-- Le jeune entend des grosses voix ?
-- Non, de la musique. Du jazz, le plus souvent. On leur demande de fredonner et on essaie de reconnaître les standards. C'est très apprécié tant par l'équipe soignante que par le candidat. Vous
savez, les Amanites, ce peut être aussi de la convivialité et de la détente. Il en faut. Le résultat avant tout, bien sûr, mais vous savez comment sont les jeunes.
-- Un mot de conclusion Docteur Charlier ? Nous n'allons pas vous retenir.
-- La dépendance est une pieuvre qui se fixe au tendre corps de nos jeunes en de multiples points et tous nos enfants ne sont pas assez forts pour la repousser. Il est de notre responsabilité
d'arracher ce monstre en s'aidant au besoin des outils nécessaires. Nous avons les outils et nous savons nous en servir. Il n'y a pas de dépendance que nous ne sachions traiter aux Amanites. Ne
vous laissez pas rebuter par le manque de prise en charge, nous trouverons toujours une solution, venez nous présenter votre enfant. En réalité, il suffit d'y regarder avec soin pour s'appercevoir
que tous nos jeunes sont dépendants de quelque chose. Les Amanites présentent aujourd'hui un projet d'inscription de tout enfant dès la naissance. Nous commencerons par un département français. Et
puis un jour, si les bonnes décisions sont prises, le monde.
Commentaires