Je ne sais pas ce qui m'a pris. En fait, si, je sais. Mais je ne sais pas ce qui m'a pris de continuer. Encore aujourd'hui je me pose la question. J'ai les réponses, bien sûr, mais je me pose quand
même la question trois ou quatre fois par jour, par habitude. Depuis presqu'un mois maintenant.
Je vous en parle parce que je viens de revoir l'excellent film "Thank you for smoking" et il a tout remué dans ma tête. Je me sens une responsabilité enver mes milliers de lecteurs. Oui, plusieurs
milliers. Par an. C'est peut-être les mêmes dix qui reviennent tous les jours mais bon, ça fait plusieurs milliers par an quand même. Un sacré devoir m'incombe. Je dois m'expliquer, donner mes
raisons et publiquement peser le pour et le contre de telle façon qu'a la fin j'aboutisse à une justification satisfaisante de mes actes. C'est ainsi que l'honnête homme (et, j'ai pu le constater,
l'honnête femme) déroule sa vie : on fait comme on le sent, et ensuite on déterre les arguments qui vont bien si nécessaire.
J'étais malade, je respirais mal. Je me suis dit : pourquoi ne pas arrêter de fumer. Juste histoire que le peu d'air qui passait soit moins riche. L'air, c'est comme la nourriture : riche c'est
bien, mais trop riche ça bouche les tuyaux. Je l'ai fait et comme par magie, quelques jours plus tard, mon état de santé n'avait pas évolué d'un poil. Par contre, j'avais gagné un léger manque qui
me hantait ici et là. Comme quoi, quand on est malade, rien ne remplace les bons vieux médicaments. Bref, je me suis lancé sur un stupide coup de tête. Comprenez que je n'étais pas dans mon état
normal. Je continue d'arrêter parce que je suis faible, je veux avoir l'air cool comme tout le monde, ressembler à je ne sais quel modèle. Je cède à la pression sociale comme un adolescent dépourvu
de confiance en lui. Peut-être que j'en suis un, en fin de compte.
Moi qui disais si souvent : ma cigarette, c'est mon horizon, c'est mon Amérique à moi. Une liberté que je défendais jusqu'à mon dernier souffle, que j'avais pourtant rare. Comment ai pu-je en
arriver là, me dis-je. J'ai honte, si vous saviez. Avant, j'étais libre. Libre ! Liiiiiiiiiibre ! J'étais libre de trembler à l'idée de tomber à court de munitions. Libre de me dire mais quand
c'est qu'elle se termine cette putain de réunion que j'aille m'en griller une. Libre de communiquer à un voisin de table que je ne connaissais pas un goût de gerbe au repas (quoique de nos jours ce
soit moins encouragé que dans ma jeunesse). Aujourd'hui la seule liberté qu'il me reste est celle de pester contre ces enfoirés de fumeurs chaque fois que la loi me couvre. Je tâcherai au moins
d'en tirer un maximum de satisfaction.
Qu'est-ce que ça peut bien m'apporter d'arrêter de fumer, je vous le demande. C'est une question rhétorique, ne répondez pas. Rien, en fait. Au contraire, cela me coûte cher d'arrêter. Le calcul
est vite fait. Je fumais des roulées pour environ 3,5€ par semaine. Maintenant, sans les vertus coupe-faim de la cigarette, mon budget bouffe a augmenté de 15€ par semaine, et ce n'est qu'un début.
Et puis je suis très injustement désavantagé. Comme j'ai une excellente digestion et que je ne grossis pas, rien n'impose de limite à ma consommation de nourriture, c'est trop bête. Si l'on compte
en plus qu'arrêter de fumer augmente l'espérance de vie, cette histoire peut me coûter jusqu'à plusieurs milliers d'euros. Sauf bien sûr si je m'endors au volant, quoique je n'apprécie pas ce genre
de comportement qui dénote un total manque de respect envers les statistiques d'espérance de vie (le non fumeur a la responsabilité de vivre plus longtemps que le fumeur). Bref, je suis perdant à
tous les coups si je continue d'arrêter.
Et ce n'est qu'une partie de l'aspect financier. Par exemple, vous saviez qu'après l'effort la cigarette est beaucoup plus efficace ? On a calculé qu'après l'amour, une cigarette en vaut trois !
Franchement ! Ce serait bien con de s'en priver, non ? Trois pour le prix d'une ! Même sans les taxes, vous n'avez pas aussi bon marché. Je perds tout cela. Heureusement que je ne fais plus l'amour
depuis longtemps, j'en aurais salement bavé sinon. J'ai eu de la chance sur ce coup-là.
Tout n'est pas perdu. Je reprends quand je veux. J'arrête un moment pour voir comment c'est, pour faire ma propre expérience, et puis quand j'en aurai marre, je reprendrai. Sérieux, je vous assure,
ça ne me demandera aucun effort, j'ai de la volonté. Quand je veux. Je ne veux pas souvent, mais quand je veux j'ai du vouloir. Je peux recommencer ce soir même si j'ai envie. Ce soir c'est pas le
bon moment, mais demain, si je veux, je fume.
Je vais manquer de constance dans mon assiduité à me jeter sur vos écrits dans les semaines qui viennent, alors bon mois d'Aout.