Ce qu'il s'est passé avant.
Trois mille ans avant Jésus, qui était un homme fort peu nanti dont nous nous sommes approprié la philosophie, trois mille ans avant notre hère, donc, par un mardi ensoleillé du début du mois de
mai, l'écriture fut inventée. L'histoire pouvait commencer pour les derniers retardataires. Comment en sommes-nous arrivés là ?
Auparavant, la vie de groupe était simple. Le chef disait "on va chasser le bison demain". Un guerrier disait "on devrait pas plutôt attendre la semaine prochaine, rapport aux RTT ?" Le chef se
frottait le menton en murmurant "maintenant que tu en parles..." et juste derrière il lui déchirait la tronche grave. Puis il expliquait que la division R&D n'avait pas encore découvert le
gouvernement participatif. C'était le bon temps.
Seulement, profitant lâchement d'un climat avantageux, une civilisation s'étendait l'air de rien. Le climat n'était pas le seul responsable, il y avait également une céréale fort opportune,
l'épeautre, qui poussait naturellement à proximité du Tigre et de l'Euphrate. Sumer, car c'était elle, mit des millénaires à atteindre une taille critique. Les principales villes Sumériennes
étaient autant de royaumes chacun gouvernés par, vous le devinez, un roi. C'était un chef guerrier, comme tous les autres, et il gouvernait selon les mêmes pratiques que ses pères.
Un jour, un de ces roi dit : "nous commençons à être nombreux, et je passe de plus en plus de temps à péter la gueule aux imbéciles qui l'ouvrent (*). Je mérite une compensation. J'instaure à
partir d'aujourd'hui une Taxe de Solidarité Sociale - puisque je représente la société - à hauteur de 1,52% du revenu de chacun. J'ai dit." (**) Il prononça cette nouvelle réglementation devant de
nombreux témoins (***).
Au début, ça allait. Il y avait toujours un témoin d'origine qui rappelait le taux instauré par le roi, et l'information était confirmée par d'autres. Le temps passant, les mémoires
s'effilochèrent, et le mot fut transmis avec plus ou moins de bonheur. Malgré la bonne volonté de tous, la "cueillette", comme l'appelaient avec affection les préposés au trésor, devint plus
difficile.
-- Salut Roger (****), je viens récupérer la TSS.
-- Rappelle-moi combien c'est, encore ?
-- Heu... 2,14.
-- C'était pas 0,95 ? Y'avait un 5 dedans, j'en suis sûr.
-- 5,55 ?
-- Non mais oh !
-- Je retourne au palais pour demander, je reviens demain.
Le préposé demanda au roi. Mais le roi, qui avait d'autres choses à faire, avait oublié. Il réunit de nouveau tout le monde et fixa la nouvelle taxe à 2,14%, chiffre qu'il avait entendu murmurer au
détour d'un couloir. Un habitant laissa échapper "ça a augmenté, non ?" "Qu'on le fouette !" s'écria un préposé. Le roi cassa la gueule au préposé et cria "qu'on le fouette !". On fouetta les deux,
pour être sûr. C'était encore un peu le bon temps.
Un peu plus tard, l'histoire, qui pourtant commençait à peine, se répéta. La nouvelle taxe fut de 1,87%. Le roi demanda à l'un de ses savants de trouver un moyen de lui rappeler le bon taux. Le
savant disposa quelques cailloux sur une table du palais de façon à représenter un ensemble et une fraction de cet ensemble. Le jour où il fallut recourir à la mémoire artificielle, on découvrit
que la table avait été bousculée maintes fois. Le savant proposa un timide "132,07% ?" Le roi frappa le savant qui, de constitution fragile, fut tué sur l'instant. Un autre savant disposa d'autres
cailloux, pour 3,02%, et le roi à qui les épices commençaient de monter au nez, abattit sa main sur les cailloux en hurlant "et vous, la caillasse, vous restez LA !".
Bien entendu, les cailloux bougèrent encore. Cependant, le coup du roi avait imprimé la table et on put retrouver le bon chiffre. On ordonna un grand banquet, le roi fit quelques autres
exemplaires, et on transporta les tables par tout le royaume en guise de référence. L'écriture était née. Par la suite, on prit l'habitude de graver les édits dans la pierre, plus robuste que le
bois.
Mon livre d'histoire de référence présente en illustration une photo d'un beau grand escalier en pierre orange, qui visiblement faisait partie d'une ziggourat. Cette image renvoie aux balbutiements
de la civilisation sumérienne concernant les supports de l'écriture. En effet, au début les scribes gravaient de préférence dans les escaliers, parce que c'était pratique pour s'asseoir. Ainsi, sur
le plus haut escalier de Sumer fut gravée la première nouvelle de fiction à suspense, chaque étage de la ziggourat marquant un nouveau chapitre. L'histoire était tellement bien écrite qu'à la fin,
lorsqu'était révélé le pot au roses, le lecteur de surprise manquait une marche, trébuchait et dévallait l'édifice en se faisant très mal.
Face à une mortalité galopante qui marqua les premiers succès de la littérature, le roi s'inquiéta. Il fit venir un ingénieur de France (*****) et lui ordonna de trouver une solution. L'ingénieur
fit jouer la logique imparable. Puisque les gens se font mal en tombant, il suffit de construire dorénavant les escaliers en argile, qui fait moins mal. Le roi dit "bonne idée", mais lui cassa la
gueule quand même, pour le principe et pour le bon temps. La recommandation fut suivie mais l'argile se détériorant rapidement, les textes devinrent illisibles. L'idée fut abandonnée sans même que
soit entammée la moindre réflexion pour corriger les petits défauts inhérents à toute invention géniale.
Cela dit, les scribes paresseux avaient pris l'habitude de graver l'argile et cette pratique perdura. L'argile, plus facile à transporter, facilita la diffusion des écrits et Sumer prospéra. C'est
pourquoi, quoique les historiens le taisent pour je ne sais quelle raison, on peut attribuer aux français, sinon l'invention, au moins le succès de l'écriture.
(*) Les rois étaient rustres à l'époque.
(**) C'est pourquoi on appelle ça un édit, qui se disait "a-dit" avant.
(***) Les dialogues et les chiffres sont traduits en français. Les sumériens suivaient le système sexagésimal (base 60) qui a inspiré nos angles, minutes et secondes. Je sais qu'une partie d'entre
vous ne pratiquent pas le sumérien. Ce n'est pas une critique. On peut réussir aujourd'hui sans connaître le sumérien. C'est juste que ça peut être un avantage professionnel. Enfin, moi, ce que
j'en dis, hein.
(****) Les fouilles archéologiques n'ont pas encore démontré qu'il n'existât aucun Roger à Sumer.
(*****) La fuite des cerveaux commença il y a 5000 ans.
Ce qu'il s'est passé après.
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