Ce qu'il s'est passé avant.
Il y a environ 4657 ans, le Pharaon Khoufou, aussi appelé Kheops, signa le début du chantier qui aboutira à ce qui est encore aujourd'hui le plus monumental tas de pierre jamais constitué. C'est
grand, c'est lourd, c'est dépouillé, en un mot c'est une Merveille. La Grande Pyramide, qui nous contemple depuis la fin des travaux, mérite ici un Grand Article (j'aime autant vous prévenir tout
de suite).
Il y a peu de chose à dire sur Khoufou lui-même. Rien n'indique qu'il ait été particulièrement puissant, ou grand, ou sage, ou brillant, ou terrible. Nous le connaissons tous parce qu'il est
enterré sous une stèle que l'on voit de très loin. En d'autres termes, l'histoire a retenu son nom parce qu'il en a une plus grosse que les autres. Que l'on ne me dise pas que l'humanité n'est pas
phallocrate.
Selon les hypothèses courantes, la construction aurait duré vingt ou trente ans. Cependant, mes sources indiquent une plus longue période. Comme j'ai eu connaissance de ce qu'il s'est réellement
passé, je vous le révèle : les français ont eu un rôle déterminant dans l'édification du Maître Monticule. Un français en particulier, quoique ce soit le travail de toute une équipe, il remercie
ses professeurs, ses camarades et ses parents.
Peu après son accession au trône, vers vingt-cinq ans, Khoufou décida qu'il allait d'ores et déjà se faire construire un tombeau, de sorte qu'il puisse régner l'âme en paix. D'un naturel
anticipateur, il savait tout l'intérêt d'acomplir les formalités bien en avance. Il manda donc son architecte, le vizir Hémiounou. Celui-ci, connaissant le petit côté tâtillon de son Pharaon,
préféra déléguer une affaire aussi sensible que le tombeau personnel ("avec aménagements", avait précisé son seigneur) : il suggéra d'importer un architecte de l'étranger afin, dit-il, d'apporter
en sus une touche d'exotisme.
Les égyptiens avaient bien entendu connaissance de l'excellente réputation des ingénieurs français. Ceux-là même qui avaient inventé les fameux "blocs-pour-graver-des-notes", de la taille d'une
brique, en argile, en forme d'escalier. Ils avaient alors inventé des pagnes renforcés en cuir de chèvre (double épaisseur) avec de très grandes poches pour y glisser les
"blocs-pour-graver-des-notes". Ils avaient ensuite inventé les bretelles épaisses en chanvre pour soutenir les pantalons renforcés en cuir de chèvre (double épaisseur) qui permettaient de
transporter les "blocs-pour-graver-les-notes". Il y avait aussi des atelles dédiées et bien d'autres dispositifs ingénieux qu'il serait trop long d'énumérer.
Khoufou envoya des émissaires auprès de la famille de ces inventeurs, en France (qui n'avait pas encore été inventée mais les français y travaillaient déjà). Il faut savoir qu'en ce temps-là, les
ingénieurs français se transmettaient leur art de père en fils. Les femmes de la famille, généralement considérées "impropres à l'ingénierie", ne fondaient foyer qu'avec d'autres ingénieurs. Ils
vivaient en communauté très fermée, avec un fort esprit de corps. De nos jours, ces pratiques ne s'observent plus guère que chez les énarques, qui constituent en quelque sorte la noblesse de ce
groupe ethnique (ils feront d'ailleurs grand cas de ne pas être assimilés à de "vulgaires" ingénieurs) et sont garants des plus anciennes traditions. Les égyptiens jetèrent leur dévolu sur
Jean-Jacques, vingt-sept ans, brun, droitier, abondance de poil dans les oreilles. Avant d'avoir le temps d'exprimer toutes ses réserves, il se retrouva aux pieds du Pharaon.
Les directives furent transmises directement de la bouche de Kheops, par l'intermédiaire d'un traducteur qui faisait précéder chaque propos de son seigneur par une longue suite d'attributs incluant
"souverain", "suprême", "fils des Dieux" ainsi que quelques références géographiques.
-- Vous m'érigerez un tombeau confortable, pas trop grand, élégant, soigné mais sans ostentation, bien aménagé pour couler une éternité tranquille. La finition sera impeccable, avec une petite
touche moderne laissée à votre initiative et, bien entendu, orienté vers l'Ouest. Vous avez cinq ans, cent maçons et cinq cent manutentionnaires.
-- Parfait. J'ai déjà quelques idées, on peut commencer tout de suite.
-- Vous ne faites pas de plan ?
-- Oh non, ça fait traîner et ça change tout le temps, et puis j'en n'ai pas besoin. On les fera après. C'est comme vous dites la touche moderne. On appelle ça la fabrication soutenue. C'est une
nouveauté dans la famille, ça marche bien.
-- Vous aurez au moins besoin de prévoir le granit à faire convoyer depuis Assouan. Cela prend plusieurs semaines.
-- Du granit pourquoi ?
-- Et bien, pour la pyramide.
-- Ah, vous voulez une pyramide aussi. Ok, pas de problème.
Une vague d'inconfort parcourut la salle d'audience.
-- Par contre, reprit Jean-Jacques, on va pas prendre du granit, ça se coupe mal et il va falloir être précis. Faites moi confiance, je suis un spécialiste des joints. Vous ne serez pas déçu. Ici,
ce qu'il nous faut, c'est du calcaire.
-- Du calcaire, nous en avons beaucoup, dit le Pharaon avec un geste vague de la main, mais j'ai convenu d'un accord privilégié avec les mines d'Assouan, vous devrez consommer du granit. L'accord
est important pour la paix. La paix est importante pour les travaux.
-- Dans ce cas, on va s'en servir pour les aménagements intérieurs, le mobilier, tout ça. On trouvera bien, ne vous en faites pas.
Sept ans plus tard, Khoufou fut averti que les travaux entraient dans leur dernière phase et que le temps était mur pour qu'il honore le site de sa présence. Il se rendit sur place avec sa suite.
L'ingénieur se tenait au bord d'un grand réhaussement carré au millieu duquel trônait une pyramide d'une vingtaine de mètres de haut, parfaitement proportionnée et brillante sous le soleil.
-- On vous a mis une fine patine blanche sur les faces pour donner un aspect branché, dit Jean-Jacques tout sourire en venant à la rencontre du Pharaon. Désolé pour le délai supplémentaire mais on
a eu des éboulements. Le sol du désert est plus meuble que je le pensais, alors il a fallu tout renforcer dessous.
-- C'est petit, répondit Kheops.
-- Vous vouliez quelque chose de mignon, n'est-ce pas ? Elle est parfaite, je vous assure. Orientée à la seconde près, régulière, équilibrée.
-- Je ne vois pas l'entrée.
-- L'entrée de ? Du caveau ?
-- Oui.
-- On n'a pas encore monté le portail, c'est la trappe que vous voyez là.
Une cinquantaine de pas avant la pyramide, sur le promontoire, se dessinait un carré de trois mètres de côté.
-- On pénètre dans la pyramide par le dessous ? demanda le Pharaon intéressé. Voilà qui est moderne, en effet.
-- Comment ça, "pénétrer dans la pyramide" ?
Khoufou resta immobile quelques instants, son regard pesant sur Jean-Jacques comme un pied sur un ballon : dans l'attente d'une action exutoire. Puis il parla à l'un de ses gardes, lequel se rendit
au pas de gymnastique près de la trappe, donna des ordres aux ouvriers environnants qui lui répondirent, se fit fournir une torche, fit ouvrir la trappe et descendit accompagné de l'un des
ouvriers. A l'issue de longues minutes pendant lesquelles tous les regards restèrent fixés sur le carré sombre, le garde sortit avec son guide, revint à la même allure auprès de son maître et
rendit compte.
-- Mon tombeau est souterrain ? demanda le Pharaon à l'ingénieur.
-- Ben... oui. Comme pour un tombeau. C'est pas bon ?
-- A quoi sert la pyramide ?
-- Je ne sais pas, c'est vous qui vouliez un ornement en forme de pyramide dessus, non ?
-- Je vois. Ce n'est pas grave.
-- Ouf, vous m'avez fait peur.
-- Je ferai refaire tout cela par quelqu'un de compétent.
Sans laisser l'ingénieur répondre, il donna un ordre que Jean-Jacques ne comprit pas immédiatement. Cependant il saisit l'idée à la façon dont les gardes l'empoignèrent : sans plus de méchanceté ou
d'intérêt que l'on en aurait eu à l'égard d'un seau d'eau usagée. Dans un souci de perfection professionnelle, son interprète l'accompagna pour le tenir au courant.
-- Pharaon ne souhaite plus vous voir, nous allons vous accompagner vers le jugement d'Osiris.
-- Me renvoyer chez moi ? demanda Jean-Jacques sans trop d'espoir.
-- Le royaume des ombres sera chez vous, oui.
-- Mais c'est cruel !
-- Oh non, absolument pas. Le crocodile est très fort et très rapide. Le contraire de cruel. Le crocodile est signe de... commisération de Pharaon. Vous devriez avoir de l'amour pour Lui.
-- Dites-lui que vous ne pouvez pas reprendre le chantier sans moi, il va perdre des années !
-- Pharaon est jeune, son tombeau n'est pas urgent.
-- Il va perdre des milliers de tonnes de matériau !
-- Pharaon est puissant, le matériau est inépuisable.
-- Il va perdre toute la main d'oeuvre !
-- Pharaon commande un royaume.
-- Il va perdre... il va perdre... le site !
-- Impossible, le site a été choisi par lui sur les conseils des astronomes.
-- Sans moi vous ne pourrez plus jamais construire sur ce site !
Ils arrivèrent au bord d'une fosse humide au fond de laquelle l'ingénieur devinait des formes massives glisser les unes contre les autres. Les gardes eurent la politesse d'attendre que l'interprète
leur signale la fin de la conversation.
-- Vous mentez pour sauver votre vie, dit ce dernier.
-- Pas du tout, je vous le jure, moi seul peut vous permettre de continuer de construire sur ce site.
Les reptiles luisants donnaient des signes d'impatience. L'interprète réfléchit un instant. Finalement il parla aux gardes, qui attendirent, immobiles, tenant Jean-Jacques qui semblait ne rien
peser, puis il s'en fut porter le mot à son souverain. Plus tard, l'ingénieur fut transporté auprès d'un Kheops qu'il voyait pour la première fois en colère.
-- Vous avez saboté le site !
-- Jamais de la vie ! Je suis un professionnel ! lui renvoya Jean-Jacques. Mon travail est toujours impeccable quoi qu'il m'en coûte.
-- D'où vous viennent alors vos pitoyables menaces ?
-- Il n'y a pas de menace, Pharaon, ce n'est qu'une question d'adaptation de plusieurs travaux entre eux. Nous appelons ça la compatibilité entre deux versions. Si les travaux qui suivent ne sont
pas compatibles avec ceux qui ont précédé, tout s'écroule. Les fondations que j'ai installées sur le site suivent une certaine structure, qui est efficace, robuste et stable. Je vous garantis que
ces fondations peuvent soutenir la moitié du monde, mais ce que vous construisez dessus doivent leur correspondre : ça doit être compatible. Sinon, tout s'effondre, et vous en aurez pour un siècle
à reconstruire.
-- C'est ce que j'appelle un sabotage.
-- C'est ce qui s'appelle de l'ingénierie, c'est une question de qualité.
-- Les contre-maîtres qui ont participé aux travaux connaissent la structure, nous n'avons pas besoin de vous.
-- Ils n'en connaissent qu'une partie, et elle est trop complexe pour qu'ils l'élucident avant des années.
-- Alors ils mettront des années.
-- Pourquoi perdre des années alors qu'avec moi vous pouvez commencer tout de suite ? Et vous ne pouvez pas dire que ce que j'ai fait n'est pas du bon boulot. A part cette histoire de
souterrain.
Khoufou finit par se rendre aux arguments de Jean-Jacques. Il lui indiqua cette fois précisément comment la chambre du tombeau devait se situer dans la pyramide. L'ingénieur lui expliqua que pour
intégrer dans le plan général le travail déjà accompli, en particulier la pyramide déjà édifiée, il faudra que la suivante soit beaucoup plus grande, afin que le couloir menant à la chambre lui
passe au-dessus et non au travers.
-- Combien ? demanda Khoufou.
-- Disons... douze ans et dix mille hommes de plus.
-- Dix mille hommes pour pousser des blocs de calcaire pendant douze ans ? Mais vous prenez mon peuple pour des esclaves ?
-- Il y a beaucoup de fierté dans le métier de manutentionnaire ! Et puis ils ne vont pas seulement pousser, ils vont aussi tailler, porter, monter, des conditions de travail tout en diversité.
Khoufou, séduit par la perspective d'un monument de taille respectable qui lui apporterait certainement un supplément de notoriété, protesta pour la forme. Il procéda ensuite à une embauche
massive. Jean-Jacques se remit à l'ouvrage.
Quinze ans plus tard, Jean-Jacques flanqué de son nouvel interprète (l'autre s'était retiré, doucement poussé par l'âge) acueillit Kheops au pied de la pyramide. Celle-ci écrasait la procession du
haut de ses cent mètres.
-- On vous a mis une patine blanche pour lui donner un air branché, annonça l'ingénieur avec fierté. Et cette fois la chambre est à l'intérieur.
-- C'est grand, répondit Kheops.
-- On a été obligé, à cause des fondations. Mais elle est bien. Nette, stable, propre. Non ?
-- Elle me plaît. Mais qu'est-ce que c'est que ça ? dit le Pharaon en désignant le milieu de la face visible.
-- Ben, un escalier en argile. Pour écrire dessus.
-- Je ne veux pas d'escalier sur mon tombeau.
-- Ah ben non, alors, mais ça change tout le temps ! Voilà qu'il faut pas d'escalier, maintenant ! Comment voulez-vous laisser une trace si vous n'avez pas d'escalier ? C'est la base, pourtant.
-- Vous allez m'enlever ça.
-- Impossible de l'enlever, il fait partie intégrante du bâtiment. Si on l'ôte, ça fout tout en l'air, il faudra tout démonter.
-- Qui a dit que quelque chose est impossible dans mon Empire ? répliqua Khoufou froidement. Montrez-le moi, il sera exécuté sur-le-champ.
Une rangée de soldats se mit en position agressive.
-- Oui, enfin non, corrigea Jean-Jacques, on peut mettre une couche par-dessus. Ce sont des choses qui se font. Une sur-face commanditaire, on appelle ça dans notre jargon.
-- Combien ?
-- Cinq ans et deux mille hommes de plus.
-- Vous plaisantez.
-- C'est ce qu'il en coûte de lui garder sa rigueur géométrique.
-- A quoi sert-il que mon tombeau soit géométriquement rigoureux ?
-- Pharaon, je ne veux pas être impoli ni rien, mais je connais mon boulot. Je suis un spécialiste et je fais les choses dans les règles. Si vous devez monter une cabane en bois vous n'avez pas
besoin de moi, mais ici, on fait de la qualité, c'est ma réputation qui est en jeu. Votre tombeau sera le nec le plus ultra si vous me laissez accomplir mon art. Tout le monde vous l'enviera.
-- Entendu. Veillez à ce qu'elle ne s'effondre pas, avec vos couches.
-- Aucune chance, c'est du solide qu'on vous a fait là.
Jean-Jacques tapa du pied sur un bloc pour appuyer ses dires, ce qui eut pour effet de discrètement fissurer le bloc d'à-côté.
-- Cela dit, pour vous rassurer, reprit l'ingénieur en regardant de l'autre côté, nous allons renforcer les soutiens, et croiser les supports de charge. Des fois que vous voudriez faire des
extensions dans le futur.
Six ans plus tard le Pharaon, qui abordait alors l'âge mûr, pénétra sur le chantier, bien décidé à enfin conclure cette entreprise. L'ingénieur l'attendait pour ainsi dire à la porte, avec un
enthousiastme que le temps n'avait pas tassé. Le sommet du monument culminait à cent vingt mètres.
-- On vous a mis une patine blanche pour lui donner un air branché, déclara Jean-Jacques les bras ouverts en accueillant le cortège.
-- Bien. C'est parfait, répondit le Pharaon. On peut terminer.
-- Entendu. Il ne reste plus qu'à régler les mesures de détail concernant la chambre. Si vous voulez bien me suivre à l'intér...
L'interprète s'effondra soudain sur ses genoux, mit le front à terre et débita une litanie suppliante à l'attention de son seigneur en battant le sable des mains. Kheops resta immobile. Des
milliers de sourcils froncèrent, les jointures blanchirent autour des manches de bois terminés par des pointes qui portaient en filigrane la mention "tu meurs ici", les pectoraux frémirent sous le
soleil impitoyable. Des chochotement s'épandirent parmi l'assistance dans toutes les directions sur des centaines de mètres.
-- Pardon ? fit traduire Khoufou.
Tout petit au centre de la foule maintenant silencieuse, Jean-Jacques sentit que l'option de répéter à l'identique aurait conduit tout droit à un avenir plutôt brutal, plein de découvertes mais
globalement peu riant. Il déglutit. Quelle partie de sa phrase fallait-il changer ? L'ingénieur résolut de progresser pas à pas.
-- Je... disais que... ("ils attendent", se dit-il) votre sublimissime altesse... (jusque là, j'ai bon) méritait bien mieux que... du vulgaire prêt-à-ci-gésir... (ils s'agitent) mais plutôt du sur
mesure... et je vous proposais... (c'est là ! c'est là !) de me... (vite, quelque chose !) de me suggérer... (ça passe, vas-y Jean-Jacques) comment réaliser cette opération. Votre immense
seigneurerie.
-- J'ai eu un instant la crainte que vous me suggériez de pénètrer, de mon vivant, dans mon propre tombeau. Vous n'imaginiez rien de tel, je suppose.
-- Heu... non. Non, non, rien de tout ça. Du tout.
-- Cette pensée sacrilège a néanmoins été exprimée par votre interprète. Il sera supplicié longtemps.
L'intéressé fut emmené tout gémissant et remplacé.
-- Vous allez me dessiner les lieux et nous conviendrons des derniers arrangements, dit Kheops. Mes habilleuses vous procureront mes mesures si besoin.
Le Pharaon n'était pas très satisfait des dispositions intérieures. Emporté par la majesté de son monument, il considérait que le couloir principal devait être plus grand, et devait monter vers le
sarcophage, au lieu d'y mener à l'horizontale. L'ingénieur répondit que si le couloir montait, une autre chambre devrait être aménagée et que comme cela fragiliserait l'ensemble, il était plus
prudent de prévoir un dispositif anti-éboulement, ce qui reviendrait cher. En outre, le couloir du souverain pouvait être "grand" dans le sens de "haut", mais le creuser en largeur reviendrait à
tout devoir refaire, ou alors à tripler la taille de la pyramide, ce qui pourrait prendre environ quarante ans supplémentaires. Le Pharaon s'opposa à tout ajoût de volume, et consentit donc à un
couloir fin mais haut de plafond, ce qui était mieux qu'un couloir standard. Il convint d'un délai supplémentaire de deux ans pour la préparation de la nouvelle chambre.
Un dernier détail prolongea considérablement la discussion : l'entrée de la pyramide était au niveau du sol, ce que Kheops jugeait inconcevable. L'ingénieur arguait que la pyramide était conçue
comme ça et que modifier cette partie du couloir nécessiterait de tout démonter. Le Pharaon fit montre d'autorité mais Jean-Jacques tint bon, en pesant de tout le poids de son métier et surtout du
travail déjà accompli. Kheops menaça de faire creuser une autre entrée sans l'aide de l'ingénieur, ce qui plongea ce dernier dans un grand désarroi et le fit annoncer un désastre sans équivalent.
Devant l'attitude butée de son vis-à-vis, il proposa une couche supplémentaire, seule solution de compromis possible. Au terme de longs palabres, il obtint un supplément de cinq ans en plus des
deux ans consacrés à la nouvelle chambre. Il se faisait fort de mener les deux travaux en parallèle.
Huit ans plus tard, un Khoufou désormais fatigué vint au pied de son tombeau, accueilli par un toujours souriant Jean-Jacques de fin de chantier. La Grande Pyramide atteignait alors cent
quarante-six mètres.
-- On vous a mis...
-- Une patine blanche, oui, merci. Très joli. C'est bon, cette fois ?
-- Bien sûr. En ce qui me concerne, c'est une réussite. Je crois bien que vous avez face à vous la plus grande construction de presque tous les temps.
-- Je ne sais pas ce qui m'a pris de me lancer là-dedans, dit Kheops le regard porté vers le sommet, mais maintenant qu'elle est là...
-- Je n'ai plus qu'à vous remettre les plans. J'ai laissé des directives à un groupe d'ouvriers spécialisés pour poser un bouchon de granit dans l'entrée après... Après.
-- Parfait. Je vais pouvoir mourir.
-- Et je vais pouvoir rentrer à la maison. Cette réalisation va faire parler de moi. M'ouvrir beaucoup de portes, mon horizon professionnel est dégagé. Merci de m'avoir fait confiance.
-- En somme, vous débutez une excellente carrière à soixante-trois ans. Je vais vous régler vos émoluments.
-- Maintenant que vous en parlez, je vais peut-être commencer par prendre des vacances. Au fait, je vous ai fait un petit apothème au centre des faces de la pyramide.
-- C'est gentil à vous, soupira le Pharaon. Vous serez peut-être surpris si je vous demande pour quoi faire ?
-- C'est très joli sur les pyramides à faces lisses. Quand le soleil est pile sur une face, et qu'on regarde la pyramide depuis le dessus...
-- Il faut monter jusqu'au sommet pour le voir ?
-- Non, plus haut. Quand on regarde l'édifice depuis au-dessus le dessus. Avec le jeu de lumière, voyez ?
-- Et comment exactement comptez-vous vous élever au dessus de ma tombe, qui est d'après ce que vous dites la plus grande construction de presque tous les temps ?
-- Ben, je sais pas, dit doucement Jean-Jacques en regardant en l'air. On trouvera bien un moyen.
Ce qu'il s'est passé après.
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