Lundi 1 octobre 2007
Rouleter.

Là où rouler suppose des roues, rouleter requiert des roulettes. Exemple.

-- Comment tu trouves la nouvelle ?
-- Sympa. Mignonne. Un peu boudinée, par contre.
-- Oui mais ça c'est normal. C'est vrai qu'elle est mignonne.
-- Comment ça, normal ? Moi j'aime pas trop quand ça boudine. C'est pas beau, je trouve.
-- Alors tu n'aimes pas les femmes. Forcément une femme ça boudine.
-- N'importe quoi.
-- Maaiiis pas du tout.
-- Les femmes ça boudine pas tout le temps.
-- Maaaiiiiis oui oui oui.
-- Je connais des femmes qui boudinent pas.
-- Maaaaiiiiiis tahtahtahtah.
-- Tiens, prends Sylvette par ex...
-- Maaaaiiiiiis ppppffrrrrblebleblebleththth...
-- Là t'en fais un peu trop.
-- T'as raison, j'aurais dû arrêter à tahtahtah. N'empêche que quand t'es une femme, obligé tu boudines.
-- Je voudrais bien voir ça.
-- T'as qu'à mettre un soutien-gorge. Tu verras si tu boudines pas.
-- Aahhh ouais mais c'est pas pareil. Un soutien-gorge !
-- Eh ouais, ben quand on porte des gros élastiques aussi tendus, on boudine et puis c'est tout. La peau elle a toujours une épaisseur, et le soutif ça se voit, sous le bras, là, sous le pli de l'aine.
-- Tu m'excuseras, mais l'aine c'est pas sous le bras.
-- Sous l'aisselle. Je les confonds. Et ça c'est pour n'importe qui, même quand t'es un portemanteau comme il y a dans la mode.
-- Dans la mode ?
-- Oui, dans ce milieu ils mettent les vêtements chers sur des portemanteaux pour éviter que des formes rondes viennent gâcher tous les beaux plis. Ils envoient le portemanteau rouleter (*) au bout d'un long podium et revenir, pendant que des gens prennent des photos.
-- Tiens, eux ils boudinent pas !
-- Parce qu'ils ne mettent pas de soutif, c'est fait exprès ! Une femme normale, elle met un soutif et une culotte super tendue, et ça boudine de partout. Mais c'est normal. Pour une femme.
-- En attendant, la nouvelle est trop boudinée pour moi. Là !
-- Je parie que si tu mets un soutien-gorge, tu boudines encore plus qu'elle.
-- Oh tu m'énerves.
-- Fais-le si tu me crois pas !



(*) Le mot du jour est ici.
par Impromptu publié dans : Des mots
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Vendredi 28 septembre 2007
Je fais partie d'une élite. Je suis membre du cercle des "Gros Transportés". N'importe qui penserait qu'un Gros Transporté se transporte plus fort qu'un petit transporté, mais vous n'êtes pas n'importe qui (vous fréquentez ce blog). Vous savez donc que la seule chose qui distingue un Gros Transporté d'une personne normale est la détention de la "Carte Gros Transporté". Cette clef ouvre les portes des "Salles Gros Transporté" cossues qui permettent aux heureux possesseurs d'être accueillis par une jeune et avenante hôtesse, d'attendre leur transport dans un fauteuil moelleux, et éventuellement de brancher quelque fil au mur afin de se montrer très connecté. Cela participe d'un air business. D'ailleurs l'hôtesse ne demande production de la carte qu'aux gens qui ne sont pas habillés business. Comme à l'entrée des boîtes de nuit : c'est le petit côté 'select' qui rassure.

Seulement voilà : la Carte Gros Transportés est très abordable. Elle est donc accessible à des gens qui ne sont pas toujours très business (ni connectés). Vous comprenez que cela gâche tout. On ne peut pas avoir un groupe d'élite dont l'accession est facile, c'est pas possible. C'est un non-sens. Comprenez bien que j'en suis le premier désolé, et juste après moi il y a notre transporteur innovant. Comment faire ? Augmenter le prix de la carte ? Ce serait tellement vulgaire. Bien entendu, notre partenaire en transport a trouvé quelque chose de bien plus raffiné. J'en ai été averti il y a peu.

Le courrier que j'ai reçu est un peu technique pour le non pratiquant. Je vous traduis en respectant scrupuleusement le sens et l'esprit.

==> Cher Mr LEPAGE (c'est moi), nous demandons souvent l'avis de nos Gros Transportés et nous nous appercevons qu'ils veulent mieux. Par conséquent nous créons pour les Gros Transportés trois autres groupes, qui s'appelleront Sélect Pompon, Sélect Fanfreluche et Sélect Tagada. Ces groupes sont pareils mais aussi différents : voir tableau à trois entrées ci-contre, suivi de la liste de services communs avec les nombreuses notes explicatives. C'est simple. Ces groupes vous donnent un peu plus d'avantages. Malheureusement, en même temps la Carte Gros Transportés vous donnera moins d'avantages, ce qui vous semblera bien naturel. Ainsi, si vous voulez garder vos avantages de Gros Transporté, nous vous conseillons de faire aussi partie du groupe Sélect Pompon, au minimum. Nous nous abstenons pudiquement de dévoiler ici les condition d'acces à ces nouveaux groupes. Vous pouvez les connaître en vous connectant sur www.grostransportes.com. <==

J'adore les bonnes nouvelles. Le coeur gonflé de joie, je me prépare à me connecter sur ma borne réservée pour découvrir toutes les nouvelles opérations que mon partenaire m'autorise à effectuer afin de profiter d'un nombre de bénéfices toujours stagnant. Il ne me manque que mon mot de passe, qui ne se trouve dans aucun de mes courriers électroniques. Je ne comprends pas comment j'ai pu l'oublier, puisque que je ne l'ai jamais utilisé. Aucun Gros Transporté n'a de raison d'utiliser régulièrement sa connexion réservée, je ne dois pas être seul parmi mon élite dans cette situation. Vous voyez, grâce au mot de passe, on peut profiter des "Gros Transporpoints" gagnés, après avoir passé une épreuve. Or, je n'avais pas encore franchi le seuil des cent vingt mille kilomètres de transport qui m'accordent ma toute première réduction de cinq euros (la barrière des dix-sept mille quatre cent vingt-trois Gros Transporpoints). Je clique donc sur le lien que l'on trouve sur tout site à accès réservé : "mot de passe oublié".

Là m'attend le stade ultime du standing : en cas de perte de mot de passe, je suis invité à appeler un numéro surtaxé. D'habitude, on me demande de répondre à une question, ou on m'envoie un simple mail avec un nouveau mot de passe, des démarches d'un banal. Ici, non. Je fais partie d'une élite, je vous dis. En découvrant cette manoeuvre exceptionnelle, qui m'était réservée, j'ai failli ne pas me contenir. Je n'avais pas connu telle extase depuis le jour ou la femme de ma vie m'a annoncé qu'elle tenait tellement à moi qu'on allait se voir moins souvent. Il y a des bonheurs qui restent.

Je vous l'avoue, j'ignore totalement ce qu'il se passe sur cette ligne mystérieuse. Je ne peux qu'imaginer quelles merveilles on peut y découvrir. Une musique d'attente avec du piano ? Une enquête marketing ? Un autre numéro à appeler ? Je n'ai pas osé. Vous comprenez, je suis ému. Bientôt j'aurai rassemblé mon courage et je me lancerai. Tout plutôt que de perdre ma place au sein du cercle restreint des Gros Transportés.
par Impromptu publié dans : Des avis
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Mardi 25 septembre 2007
Je ne comprends pas.

Un matin, à mon travail, un collègue avait apporté quelques gâteries boulangères pour l'une ou l'autre raison dérisoire. Dérisoire dans le sens où invoquer une raison pour ce genre de geste est absurde. Le midi, que vois-je-Ô-stupeur ? Un demi croissant traîne sur la table de la petite cuisine commune.

Un demi croissant, soit la moitié d'un croissant entier.

Il existe, mes amis, dans ma propre entreprise, des gens que je côtoie presque tous les jours, capables de consommer la moitié d'un croissant. Je vous le jure. Je ne sais pas encore qui c'est, mais je le découvrirai tôt ou tard. Peut-être qu'il est seul. Peut-être même que c'est une femme.

Je vous le demande, est-ce qu'on sépare en deux un bonbon pour ne manger que la moitié ? Est-ce qu'on sépare en deux un expresso pour ne boire que la moitié (sauf s'il est dégeulasse) ? Est-ce qu'on sépare en deux un plat de lasagnes de format familial pour ne manger que la moitié ? Est-ce qu'on sépare en deux une double ration de tartiflette pour ne manger que la moitié des deux ? Vous en convenez avec moi, c'est incongru : cela ne se fait pas.

Certains aliments sont insécables, et puis c'est tout. Les croissants en font partie, au même titre que les bonbons, expressos, toasts, barquettes de Danette chocolat 1kg, tartiflettes toutes tailles et paires de pots de yaourts (les yaourts se mangent toujours par deux, c'est pourquoi ils sont vendus par nombres pairs). La seule raison de couper un croissant en deux que je puisse imaginer, est qu'entier il ne rentre pas tout dans la bouche. Ce n'est donc que pour les petites bouches. Dans ce cas le croissant est mangé en deux fois, mais cela reste exceptionnel, et quoi qu'il arrive, la deuxième moitié ne reste JAMAIS sur le carreau. Que l'on ne vienne me prétexter ni culture, éducation ou hérédité : les usages ne peuvent être si différents au sein de la race humaine. Quel gâchis.

J'aurai tout vu dans cette boîte.
par Impromptu publié dans : Des avis
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Samedi 22 septembre 2007
J'ai essayé une consigne d'un tout nouveau blog d'exercices d'écriture, appelé "Ecriture Ludique". Le but du jeu est de rédiger un texte contenant les dix mots suivants : nigelle, pont, généalogie, soupière, mare, ossature, combiner, oublier, temporel, fondamental. Les mots peuvent être conjugués ou accordés (et ça m'arrange). L'usage courant consiste à mettre les mots en gras dans le texte, mais puisque c'est moche et ça dénature le propos j'ai eu recours à un autre procédé : pour qu'on les reconnaisse, je fais afficher les mots de la consigne dans la même police et le même style que les autres mots. Ainsi l'harmonie est préservée. Que ne ferais-je pas pour vous. Cependant, je dois reconnaître que le résultat ne m'agrée pas : c'est assez maladroit, le texte mérite d'être repris largement, mais j'ai la flemme.




Ce vase ? C'est un souvenir familial. J'en ai d'autres mais j'ai exposé celui-ci dans mon salon pour montrer, en quelque sorte, ma solidarité avec ma généalogie. Je vais vous raconter. Vous avez besoin de me connaître un peu mieux.
Mes arrière-grands-parents du côté maternel se sont mariés vers dix-huit ans, à la campagne. Je parle de campagne reculée. Pas de route, pas d'électricité, la fosse d'aisances à l'extérieur... Vous voyez. Le décalage temporel était aussi grand entre cette campagne et la campagne normale, qu'entre la campagne normale et la ville. On peut dire qu'ils vivaient un peu avant le moyen âge. Mon grand-père me disait qu'ils mangeaient encore sur une tranche de pain dur en guise d'assiette. Grâce à tout ce qu'il m'a raconté, j'ai pu reconstituer leur histoire.
Les choses que nous connaissons n'existaient pas chez eux, comme par exemple le divorce. J'ignore s'ils s'aimaient ou pas. Peut-être que dans ce contexte, l'amour n'était pas... enfin les relations fonctionnaient autrement. Vous trouvez un partenaire avec lequel vous pouvez vous combiner à peu près, vous considérez que vous avez de la chance. Vous faites avec parce qu'il n'y a pas tant de choix et vous avez besoin de l'autre pour vivre, autant l'homme que la femme. On s'organisait tout simplement comme ça.
Seulement, côtoyer un homme ou une femme quotidiennement durant une moitié de siècle devait demander une bonne dose de patience. Au début vous vous découvrez, puis vous avez de quoi vous occuper, les enfants, les chèvres, les cochons, les champs, tout ça. Puis les enfants grandissent et d'un coup vous vous trouvez face à un désert entre le moment où ils quittent la maison et celui où vous ne serez plus autonome. Disons quinze, vingt ans. Vous tentez de maintenir vos activités agricoles mais inexorablement, la vie vous rapproche l'un de l'autre et vous frotte l'un contre l'autre jour après jour jusqu'à créer des zones d'irritation aigüe. C'est douloureux et il n'y a rien que vous puissiez faire. Sauf...
Mes arrière-grands-parents avaient trouvé une sorte de compromis. Ce n'est pas qu'ils souhaitaient que l'autre disparaisse, mais savoir que cette possibilité existait constituaient une sorte d'espoir qui leur permettait de continuer. Et puis c'était devenu un jeu. Ils se disposaient de petits pièges, pas bien méchants mais qui, avec un peu de chance, pouvaient aboutir. L'un ou l'autre laissait traîner des bouts de bois dans l'escalier, du savon dans le bac à bain, un râteau expertement disposé dehors, des couteaux dépassant du bord de la table... Quand il revenait des champs, le père rapportait parfois du coquelicot, parce qu'on lui avait dit que dans d'autres pays c'était de la drogue, ou des nigelles parce qu'il avait entendu qu'elles pouvaient être nocives. J'ignore ce qui lui passait par la tête, peut-être imaginait-il qu'elle allait les mâcher. Vous voyez, cela tenait plus du folklore que de la préméditation. Mais forcément l'un des deux devait aller trop loin un jour ou l'autre.
Tous les ans, à la fin de l'automne, on tuait le cochon qui allait fournir de la charcuterie pour les dix mois suivants. Cette année-là, au jour fixé, le père équipé de fusil et couteau, fit monter le cochon de sa cave et appela sa femme. Elle arriva, sans oublier d'emporter un récipient pour recueillir le sang. Un ustensile en terre cuite qui faisait office de marmite, d'urne, de soupière, de bassine ou même de seau, selon la nécessité du moment. Après avoir placé de la nourriture devant l'animal pour éviter le stress, l'homme appliqua le canon sur le haut du front de la bête. La mise à mort du cochon, vous savez, c'est tout un rituel. Mon arrière-grand-père tira sur la détente, et l'explosion lui envoya des éclats de métal dans la figure et au travers de la gorge. Son épouse, d'un geste précis rôdé par l'usage, lui tint la tête par les cheveux et glissa la vasque dessous pour recueillir le sang. Elle avait agi par réflexe. Elle n'eut pas de mal à le tenir, il n'était pas lourd. Il était du genre grand sec, une ossature aussi saillante que les poutres de sa mansarde. Quand le récipient fut plein, elle ajouta une bonne dose de sel, comme elle l'aurait fait avec le sang du cochon, pour ne pas qu'il coagule, puis elle alla ranger le tout à l'écart dans la grange. Enfin elle descendit promptement au hameau pour signaler l'accident. Elle revint, accompagnée des enfants des voisins, pour voir le cochon fouiller dans une mare brune et gluante, poussant par à-coups un corps presque froid.
On procéda à l'enterrement, et peu après on aida mon arrière-grand-mère avec le cochon parce qu'il ne fallait pas laisser traîner. Personne ne remarqua que cette année-là il y eut presque deux fois plus de boudin noir que d'habitude. Personne n'allait s'en plaindre, c'est quand même goûteux le boudin noir. Elle pouvait toujours dire qu'on lui avait donné le sang d'un autre cochon, l'essentiel est qu'il n'y ait pas de différence fondamentale entre les deux provenances.
Evidemment, ce n'était pas un accident. Elle avait coincé un gros caillou dans le canon du fusil, et la vétusté de l'arme avait fait le reste. Je crois qu'elle n'avait pas prévu que cela se passe comme ça. Normalement, il vérifiait toujours l'arme avant de s'en servir, mais cette fois il ne l'avait pas fait. Et ce qui s'est passé ensuite n'était rien que de très naturel. Dans les campagnes, on ne jette rien, on récupère tout. Mon arrière-grand-mère est morte quelques années plus tard. Un jour de regrets, elle a tout raconté à ses enfants.
Le vase que vous voyez là, vous l'avez deviné, est celui qui a été passé sous le cou de mon aïeul. C'est une sorte de pont entre trois générations, un témoin de famille. De temps en temps je m'en sers pour servir une soupe rustique lors d'un repas de fête entre amis. Ils ne sont pas au courant. Presque personne ne sait. Mais vous, ce n'est pas pareil, puisque je me prépare à vous demander la main de votre fille.
par Impromptu publié dans : Des histoires
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Jeudi 20 septembre 2007
Une dizaine de personnes stationnent devant la boulangerie. Il faut manger un petit quelque chose ce matin, on va l'acheter ici. Seulement on n'a qu'une toute petite pièce. C'est Jim qui connaît la boulangerie, en général et en particulier. Jim va s'en occuper. On lui tend la pièce. "Vas-y".

Jim sait ce que signifie cette pièce et le dit. "Pour ça, on aura soit un croissant soit un pain au chocolat. Vous voulez quoi ?" Le groupe se concerte. Un pain au chocolat a l'air bien. Mais un croissant, ça a son intérêt aussi. Pourtant les avis sont tranchés. Il faut évidemment un pain au chocolat. Quelle question ! un croissant bien sûr. Les partisans du pain au chocolat insistent sur le fait qu'il y a du chocolat, et que dans le croissant, faut-il le rappeler, il n'y a pas de chocolat. "Dans le croissant, on peut ajouter du chocolat". "Non mais ça va pas ?! Du chocolat dans le croissant ?". Jim écoute les uns et les autres. Ce n'est pas simple. Il sait que dans cette boulangerie les pains au chocolat sont moelleux, mais ils vieillissent mal. Et puis si jamais on n'est pas content de l'achat, il est moins facile de retirer les deux barres de chocolat du pain que de les ajouter dans le croissant.

On lui dit "prends un pain au chocolat".
On lui dit "tu sais, le croissant c'est le plus simple".
On lui dit "je ne veux pas t'influencer, mais personnellement je pense que le pain au chocolat c'est mieux".

Des passants accrochés par la conversation donnent leur avis. "Un pain au chocolat, c'est n'importe quoi." "Reconnais quand même que la croûte du croissant c'est pas pareil." Quelqu'un dans le groupe s'esclaffe. "Franchement, rien ne vaut les céréales." "Ta gueule !" répondent les autres.

Le groupe s'anime. Jim voit la grosse boulangère qui les surveille de l'intérieur. Elle n'a pas l'air comode. Il faut se décider. Les tenants du pain au chocolat semblent l'emporter, on planifie déjà le partage. Cette opération achève de convaincre Jim : le pain au chocolat va poser problème. Il le dit. Personne ne bronche. On le pousse vers la boutique.

Il ressort. Dans les rangs, c'est la consternation. "T'as pris un croissant ? Mais on t'avait dit un pain au chocolat !" Les amateurs de croissant se taisent. Aussi bien, ils sont moins nombreux. Jim explique. On lui répond que dans le pain au chocolat il y a du chocolat, alors que dans le croissant il n'y a pas de chocolat. On a l'impression de l'avoir déjà dit, mais apparemment cela n'avait servi à rien. Jim répète. Jim est fatigué. Il sait que s'il était sorti avec un pain au chocolat, il aurait fallu rassurer les tenants du croissant. "Je suis pas sûr que Jim s'y connaisse si bien en boulangeries. Moi quand j'étais petit, j'y allais tout le temps. On ne m'en a dit que du bien. Vous auriez dû m'écouter quand je conseillais du pain au chocolat. Voilà le résultat : on a un croissant."

Peu à peu on se résigne. Le croissant se dissèque sans résistance. On distribue. Une dizaine de personnes s'apprètent à manger leur croissant. L'un d'eux est absent, il pense à des choses plus nobles. "Ce midi, une choucroute ou du cassoulet ? Une choucroute c'est un peu aigre, mais un cassoulet ça fait pé..." On lui passe un morceau dans les mains. Il le considère. "Dites, j'ai une idée. Que diriez vous si on prenait à la place un pain au chocolat ? Cela mériterait qu'on en discute, non ?"

Jim se renfrogne. Il songe un instant à lui répondre. "Cher ami, voici ma suggestion. Tu prends ta propre petite pièce, tu choisis ta propre boulangerie, tu prends ton propre pain au chocolat, et TU T'LE FOURRES DANS L'CUL !"

Jim se montre calme cependant. Il reprend les choses depuis le début. Il réexplique à tout le monde. Le débat reprend, mais divise moins. Personne ne semble convaincu. Puis on en parle comme un souvenir. Seulement Jim sait. Demain matin, il faudra manger quelque chose. On n'aura qu'une toute petite pièce.

Jim restera à la maison demain.
par Impromptu publié dans : Des anecdotes
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Dimanche 16 septembre 2007
Nous avons constaté il y a peu à quel point le progrès nous colle au train. Sachez que la responsabilisation horaire n'est pas la seule voie d'avenir que notre partenaire en chemin de fer nous ouvre. Nous pouvons maintenant bénéficier des avantages de la créativité tarifaire. Grâce à la créativité tarifaire, mes amis, nous passons à un niveau supérieur de civilisation. La créativité s'oppose à la routine. La créativité s'oppose à la prédictibilité. La créativité c'est l'art, c'est l'imagination, c'est la plage sous les pavés. Avec la créativité tarifaire, l'art pénètre notre vie par les orifices les plus inattendus : l'achat d'un billet de train.

Tout cela vous semble certainement théorique. Prenons un exemple. Mettons un trajet A : de la ville 1 à la ville 2. Nous sommes communs d'une question venue du fond des âges : combien coûte le trajet A ? La créativité tarifaire consiste à faire disparaître cette question inélégante en escamotant la réponse. Ainsi, plus de propos maladroits au sujet de choses telles que budget, moyens, prix, etc. Démonstration. Voici les tarifs que l'on peut trouver pour le trajet A (qui tient à rester anonyme) au moment où je rédige cette note.

25,00€
40,00€
43,00€
46,00€
47,90€
55,00€
56,00€
56,40€
59,00€
61,00€
62,70€
63,00€
67,00€
70,00€
71,00€
71,80€
72,00€
74,80€
77,00€
80,00€
83,00€
86,00€
86,80€
87,60€
89,70€
91,00€

Combien coûte le trajet A ? De 25 à 91 euros. Peut-être.

"Peut-être" car cette liste ne peut prétendre à l'exhaustivité. Je n'ai pas exploré toutes les possibilités, et les sommes présentées ici peuvent varier en fonction de l'âge du transporté ou de la jouissance de l'une des nombreuses cartes de réduction disponibles. D'autre part, il s'agit des tarifs internet, qui sont très différents des tarifs au guichet. C'est aussi cela la créativité : proposer à l'usager deux univers, deux réalités avec chacune leurs propres règles et us.

Il y a quelques années, je me suis adressé à un guichet de gare pour m'informer sur les différentes possibilités d'abonnement lorsque l'on effectue un trajet régulier. Il s'agissait précisément du trajet A. Il fut question entre autres d'une carte vendue à prix fixe qui donnait accès à une réduction tarifaire de 50%. Après un rapide calcul, on m'annonça que l'investissement était amorti après trois voyages. Je n'étais pas conscient des dernières innovations, je n'ai donc pas pensé à demander : lesquels ? Aujourd'hui j'ai un peu honte d'être passé pour un sauvage. On m'a précisé que ces réductions prenaient effet pour les transactions effectuées au guichet, puisque internet fonctionnait sous un régime différent. J'ai avoué que je ne me déplaçais en gare que pour embarquer. La jolie jeune personne qui me renseignait m'a alors dit avec une fraîcheur rare que cela faisait aussi plaisir quand on passait dire bonjour au guichet. C'était tentant comme une pêche mûre, l'achat sur internet étant assez pauvre en matière de contact social, cependant il faut bien plus que quelques mots et un mignon sourire pour motiver un véritable paresseux. Aujourd'hui, j'ai perdu contact avec le monde du guichet. Je suis persuadé que la créativité s'y exprime tout autant, sinon de la même manière, que sur le réseau.

Grâce à ces révolutions amoureusement concoctées par notre transporteur, quelles que soient sa régularité, sa précision, sa soudaineté, sa longueur, le voyage est redevenu une aventure. La date de départ est une énigme et le tarif est imprévisible. On nous restitue enfin le frisson des expéditions d'Afrique. Un bon conseil. Faites comme moi, emportez une boussole.
par Impromptu publié dans : Des avis
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Samedi 8 septembre 2007
-- Bonjour et tout d'abord bienvenue dans cette émission, Monsieur Charlier. Vous êtes...
-- "Docteur" Charlier.
-- Pardon. Docteur Charlier. Nous sommes réunis aujourd'hui pour parler...
-- Deux thèses, quand même.
-- Oui. Nous aborderons ce soir la question des dépendances chez les jeunes. Alors Mons.. Docteur Charlier, vous êtes un des grands spécialistes français de la dépendance chez les jeunes. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vous, nos auditeurs ne vous connaissent peut-être pas.
-- Je suis le docteur Henri Charlier. Mes collègues me considèrent comme l'un des principaux spécialistes européens en matière de dépendance des jeunes.
-- Et... vous pouvez nous en dire plus ?
-- Sur la dépendance des jeunes ?
-- Vous dirigez depuis 1989 la Clinique des Amanites, près de Fontainebleau, qui est un prestigieux centre de réhabilitation consacré aux dépendants de moins de vingt-et-un ans. Le taux de succès de votre établissement avoisine les quatre-vingt-dix pourcents de non rechute dans les deux ans qui suivent la cure, ce qui est exceptionnel. Les Amanites sont régulièrement citées pour l'originalité de leurs thérapies.
-- En effet. Merci de le rappeler.
-- Alors, dites-nous Docteur, dépendance de quoi ?
-- Et bien... de jeunes.
-- Je veux dire : de quoi dépendent nos jeunes.
-- Les thèmes les plus fréquents aujourd'hui sont bien entendu le téléphone portable et le jeu vidéo, quoique le jeu vidéo contienne beaucoup plus de jeu que de vidéo à proprement parler, mais je ne veux pas assomer les auditeurs avec des discussions techniques. De nombreux articles scientifiques débattent de la validité de l'emploi du terme "vidéo". Certains collègues sont pour, d'autres sont contre. Personnellement je fais partie de ceux qui s'en foutent. Avec un petit nombre de confrères de même courant, nous sommes en train de développer notre argumentaire en vue d'un prochain colloque qui...
-- Mais les dépendances ?
-- Oui, les thèmes. Nous appelons cela des thèmes. Nous avons bien sûr les thèmes plus traditionnels comme la cigarette, l'alcool ou tout un assortiment de drogues plus ou moins connues du grand public. Nous avons aussi les psychotropes qui se hissent au niveau des jeux vidéos, lequels, je vous le rappelle, ne sont pas forcément désignés pas un vocable approprié. Aux Amanites, les psychotropes ne sont pas assimilés à des drogues, puisque comme vous le savez, si je fais l'effort de m'exprimer en termes vulgarisateurs, les psychotropes à l'origine agissent pour le Bien, tandis que les drogues agissent pour le Mal. Par conséquent le soutien psychologique est différent : on ne parle pas au jeune de la même façon quand il a fait une Mauvaise Chose ou quand il a abusé d'une Bonne Chose. La dépendance à la télévision, qui avait du succès à l'ouverture du centre, a presque disparu. Les jeunes n'ont plus le temps, ils t'chatent sur MSN, qui est un autre thème.
-- Vous entrevoyez aujourd'hui les dépendances du futur ?
-- En partie. Certaines sont en germe depuis très longtemps, il ne s'agit pas que de nouvelles technologies. Mais tout repose sur la position sociale à cet égard. Par exemple, nous travaillons d'ores et déjà sur la dépendance aux parents mais nous sommes nous-mêmes... dépendants, haha, de la législation pour tout ce qui concerne la justification d'une cure auprès de la sécurité sociale. C'est pourquoi les soins contre la dépendance aux parents n'ont pas encore pu être homologués, la société n'est pas prête. Un suivi est cependant disponible sans couverture sociale. Pour les... gens qui sont en mesure d'y consacrer des moyens.
-- Ces... gens qui sont en mesure d'y consacrer des moyens seraient des... parents, n'est-ce pas ?
-- Oui. Nous ne sommes pas encore surchargés, alors si des auditeurs sont intéressés, nous examinons toutes les demandes.
-- Et qu'en est-il de la dépendance à la nourriture, comme la boulimie ou...
-- Nous ne sommes pas là pour traiter des malades.
-- Je vois. Pouvez-vous nous éclairer sur vos techniques de réhabilitation, ou est-ce confidentiel ?
-- Il n'y a pas de secret, tout est publié. Certes, les auditeurs ne comprendraient pas les articles mais ce n'est pas une question de secret, c'est une question de niveau. Haha. Nous avons tout un éventail de programmes dont le choix n'est pas tellement fonction du thème qui pose problème, mais de la gravité de la dépendance. La plupart de ces programmes sont inspirés de certaines thérapies cognitives. Vous savez, l'exposition progressive à l'élément anxiogène pour les phobies, par exemple, l'apprentissage, tout ça. Et bien c'est un peu le même principe. Le candidat doit accepter la présence dans l'environnement du thème auquel il est sensible, sans qu'il puisse y accéder lui-même. La plupart des dépendances peuvent être traitées de la sorte. Seuls trente pour cent nécessitent de la stimulation électrique ou autre...
-- Vous voulez dire que vous donnez des chocs électriques à vos patients ?
-- Candidats. On les appelle candidats. Les mots sont très importants, ces jeunes doivent réaliser qu'ils postulent à un état de mieux être. Ils doivent fournir des efforts pour être reçus. Ils sont donc candidats.
-- Vous envoyez des chocs électriques...
-- Allons, allons, les Amanites sont un centre moderne, envoyer des chocs électriques est une pratique d'un autre âge. Bien entendu nous n'infligeons pas de chocs électriques. Il est question de stimulations. C'est beaucoup, beaucoup plus local. Un conducteur est placé dans le crâne du candidat, là où un très petit potentiel peut être ressenti à plein, et le candidat n'est stimulé qu'aux moments appropriés.
-- Mais c'est terriblement...
-- C'est surtout très efficace. Par exemple, dans la plupart des cas de dépendance aux messageries instantanées sur ordinateur, nous sommes contraints d'appliquer ces méthodes. C'est extrêmement pernicieux, les messageries instantanées, ça imprègne toutes les pratiques du candidat, pire que la cigarette. Il faut stimuler, et stimuler encore si l'on veut extraire cette dépendance. Faites-moi confiance, cela fait presque vingt ans que je m'y emploie.
-- Vous croyez vraiment que la punition...
-- Si vous me permettez d'exprimer mon expertise, et je crois que c'est ce pour quoi je parle dans ce micro, je tiens à vous dire que la punition a des vertus purificatrices que vous ne trouverez jamais dans la récompense qui, elle, est plutôt corruptrice. Vous ne comprenez probablement pas, c'est une question d'éducation, mais contentez vous de me croire. Si vous aviez été un familier de la férule, comme je l'ai été, vous admettriez qu'il est des voies que tous les palabres laxisants ne parviendront pas à déprécier, du moins dans les faits. Les faits, c'est quatre-vingt-dix pourcents de réussite. Une question d'éducation, je vous dis. Et puis une longue expérience de la dépendance et des jeunes.
-- Il y a... d'autres méthodes dont vous vouliez nous parler ?
-- Oui. Notre carte maîtresse. En dernier recours nous avons un catalogue de lobotomies qui se place parmi les plus diversifiés dans le monde. La lobotomie peut s'appliquer à presque tous les thèmes. Elle s'applique aux cas graves qui résistent aux autres traitements. On n'opère que lorsque le candidat a pratiqué les autres options un certain temps. Je peux vous affirmer qu'à ce moment-là ils sont heureux de recevoir une lobotomie.
-- Lobo... ?
-- Tomie. Ablation d'une fraction du cortex cérébral. Nous proposons un grand choix de localisations en fonction de la dépendance. Par exemple, contre certaines dépendances au jeu vidéo, dont la dénomination, soit dit en passant, ne bénéficie pas d'un support unanime dans la profession, nous pouvons procéder à une opération occipitale. Qui touche le cortex visuel, donc. Cela entraîne une confusion des caractéristiques visuelles de l'environnement pour le candidat qui ne dispose plus alors de repères suffisants pour comprendre, et encore moins utiliser, les images du jeu. Le cerveau étant extraordinairement adaptatif, nous devons dans certains cas répéter l'opération jusqu'à agnosie visuelle complète. C'est un peu invalidant mais nous n'acceptons de traiter que les candidats très motivés. Ils nous signent une décharge.
-- Qu'est-ce qu'une agnosie visuelle ?
-- Le candidat voit parfaitement mais ne peut rien comprendre de ce qu'il voit. C'est comme la cécité, mais en moins vulgaire.
-- Mais vous faites ça souvent ?
-- Quand il le faut. Prenez par exemple les problèmes de téléphone portable. Voilà une situation terrible, qui peut mener un ménage à la ruine. Si le candidat n'est pas pris en charge à temps, nous sommes contraints de procéder à un nettoyage du cortex temporal, où se trouvent les centres de l'audition. Cela arrive jusqu'à une fois sur deux. Nous avons l'habitude, maintenant. Nous appelons affectueusement cette opération "la petite Jeanne", parce qu'il arrive que le candidat soit sujet à des hallucinations auditives après.
-- C'est-à-dire ?
-- Il entend des voix. C'est très intéressant à observer. Si la dependance persiste, nous étendons l'opération à des parties moins spécialisées du cerveau. Nous appelons affectueusement cette opération "la grande Jeanne".
-- Le jeune entend des grosses voix ?
-- Non, de la musique. Du jazz, le plus souvent. On leur demande de fredonner et on essaie de reconnaître les standards. C'est très apprécié tant par l'équipe soignante que par le candidat. Vous savez, les Amanites, ce peut être aussi de la convivialité et de la détente. Il en faut. Le résultat avant tout, bien sûr, mais vous savez comment sont les jeunes.
-- Un mot de conclusion Docteur Charlier ? Nous n'allons pas vous retenir.
-- La dépendance est une pieuvre qui se fixe au tendre corps de nos jeunes en de multiples points et tous nos enfants ne sont pas assez forts pour la repousser. Il est de notre responsabilité d'arracher ce monstre en s'aidant au besoin des outils nécessaires. Nous avons les outils et nous savons nous en servir. Il n'y a pas de dépendance que nous ne sachions traiter aux Amanites. Ne vous laissez pas rebuter par le manque de prise en charge, nous trouverons toujours une solution, venez nous présenter votre enfant. En réalité, il suffit d'y regarder avec soin pour s'appercevoir que tous nos jeunes sont dépendants de quelque chose. Les Amanites présentent aujourd'hui un projet d'inscription de tout enfant dès la naissance. Nous commencerons par un département français. Et puis un jour, si les bonnes décisions sont prises, le monde.
par Impromptu publié dans : Des histoires
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Vendredi 27 juillet 2007
Je ne sais pas ce qui m'a pris. En fait, si, je sais. Mais je ne sais pas ce qui m'a pris de continuer. Encore aujourd'hui je me pose la question. J'ai les réponses, bien sûr, mais je me pose quand même la question trois ou quatre fois par jour, par habitude. Depuis presqu'un mois maintenant.

Je vous en parle parce que je viens de revoir l'excellent film "Thank you for smoking" et il a tout remué dans ma tête. Je me sens une responsabilité enver mes milliers de lecteurs. Oui, plusieurs milliers. Par an. C'est peut-être les mêmes dix qui reviennent tous les jours mais bon, ça fait plusieurs milliers par an quand même. Un sacré devoir m'incombe. Je dois m'expliquer, donner mes raisons et publiquement peser le pour et le contre de telle façon qu'a la fin j'aboutisse à une justification satisfaisante de mes actes. C'est ainsi que l'honnête homme (et, j'ai pu le constater, l'honnête femme) déroule sa vie : on fait comme on le sent, et ensuite on déterre les arguments qui vont bien si nécessaire.

J'étais malade, je respirais mal. Je me suis dit : pourquoi ne pas arrêter de fumer. Juste histoire que le peu d'air qui passait soit moins riche. L'air, c'est comme la nourriture : riche c'est bien, mais trop riche ça bouche les tuyaux. Je l'ai fait et comme par magie, quelques jours plus tard, mon état de santé n'avait pas évolué d'un poil. Par contre, j'avais gagné un léger manque qui me hantait ici et là. Comme quoi, quand on est malade, rien ne remplace les bons vieux médicaments. Bref, je me suis lancé sur un stupide coup de tête. Comprenez que je n'étais pas dans mon état normal. Je continue d'arrêter parce que je suis faible, je veux avoir l'air cool comme tout le monde, ressembler à je ne sais quel modèle. Je cède à la pression sociale comme un adolescent dépourvu de confiance en lui. Peut-être que j'en suis un, en fin de compte.

Moi qui disais si souvent : ma cigarette, c'est mon horizon, c'est mon Amérique à moi. Une liberté que je défendais jusqu'à mon dernier souffle, que j'avais pourtant rare. Comment ai pu-je en arriver là, me dis-je. J'ai honte, si vous saviez. Avant, j'étais libre. Libre ! Liiiiiiiiiibre ! J'étais libre de trembler à l'idée de tomber à court de munitions. Libre de me dire mais quand c'est qu'elle se termine cette putain de réunion que j'aille m'en griller une. Libre de communiquer à un voisin de table que je ne connaissais pas un goût de gerbe au repas (quoique de nos jours ce soit moins encouragé que dans ma jeunesse). Aujourd'hui la seule liberté qu'il me reste est celle de pester contre ces enfoirés de fumeurs chaque fois que la loi me couvre. Je tâcherai au moins d'en tirer un maximum de satisfaction.

Qu'est-ce que ça peut bien m'apporter d'arrêter de fumer, je vous le demande. C'est une question rhétorique, ne répondez pas. Rien, en fait. Au contraire, cela me coûte cher d'arrêter. Le calcul est vite fait. Je fumais des roulées pour environ 3,5€ par semaine. Maintenant, sans les vertus coupe-faim de la cigarette, mon budget bouffe a augmenté de 15€ par semaine, et ce n'est qu'un début. Et puis je suis très injustement désavantagé. Comme j'ai une excellente digestion et que je ne grossis pas, rien n'impose de limite à ma consommation de nourriture, c'est trop bête. Si l'on compte en plus qu'arrêter de fumer augmente l'espérance de vie, cette histoire peut me coûter jusqu'à plusieurs milliers d'euros. Sauf bien sûr si je m'endors au volant, quoique je n'apprécie pas ce genre de comportement qui dénote un total manque de respect envers les statistiques d'espérance de vie (le non fumeur a la responsabilité de vivre plus longtemps que le fumeur). Bref, je suis perdant à tous les coups si je continue d'arrêter.

Et ce n'est qu'une partie de l'aspect financier. Par exemple, vous saviez qu'après l'effort la cigarette est beaucoup plus efficace ? On a calculé qu'après l'amour, une cigarette en vaut trois ! Franchement ! Ce serait bien con de s'en priver, non ? Trois pour le prix d'une ! Même sans les taxes, vous n'avez pas aussi bon marché. Je perds tout cela. Heureusement que je ne fais plus l'amour depuis longtemps, j'en aurais salement bavé sinon. J'ai eu de la chance sur ce coup-là.

Tout n'est pas perdu. Je reprends quand je veux. J'arrête un moment pour voir comment c'est, pour faire ma propre expérience, et puis quand j'en aurai marre, je reprendrai. Sérieux, je vous assure, ça ne me demandera aucun effort, j'ai de la volonté. Quand je veux. Je ne veux pas souvent, mais quand je veux j'ai du vouloir. Je peux recommencer ce soir même si j'ai envie. Ce soir c'est pas le bon moment, mais demain, si je veux, je fume.
par Impromptu publié dans : Des anecdotes
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Samedi 14 juillet 2007
Faut pas que j'oublie : un grand merci à l'Amiqui pour l'idée d'activité.


-- Consultations Vonkusche et Lamarthe Joséphine bonjooour. Madame comment vous dîtes ? Bonjour Madame Bourgeon, comment puis-je vous aider ? Oui, tout-à-fait, les thérapies sont personnalisées. Nous vous avons été recommandés par qui, si je puis me permettre ? Madame Lecureux ? C'est très aimable à elle, nous lui enverrons une petite carte de remerciements, hein. Oui, à l'hôpital. Alors la séance dure de vingt-cinq à trente minutes, et les tarifs se montent habituellement à cent-trente euros la consultation. Oui, certaines thérapies plus difficiles sont facturées au-dessus, hein. Je ne peux pas vous dire, Madame, tout ça dépend de l'appréciation du Docteur. Comment s'appelle le patient, Madame Bourgeon ? Je disais coMMENT S'APPELLE Le... Viktor ? C'est original. Non, non, au contraire, c'est très intéressant. Je peux vous demander son âge ? Cinq ans et demi... et son poids ? Quatre kilos deux cents ? Quand même. Non, nous avons juste besoin de son âge et son poids, le reste n'a pas d'influence sur l'orientation, hein. Et bien l'âge c'est pour anticiper sur l'étalement du suivi, et le poids détermine certaines dispositions spéciales. Des dispositions speciales, oui. Mais quatre kilos deux, ça va, hein, ne vous inquiétez pas. C'est vous qui choisissez le praticien, Madame Bourgeon, et si vraiment une autre approche est nécessaire, le Docteur en parle avec vous. Le Docteur Vonkusche fait plutôt des thérapies dynamisantes, tandis que le Docteur Lamarthe est spécialisé dans les thérapies relaxatives. Non, Madame Bourgeon, RElaxatives. Non : RE... ! lax... Voilààà Madame Bourgeon, RElaxative. Les dynamisantes, c'est pour les patients dépressifs ou renfermés, peu communicatifs. Introvertis si vous voulez. Les thérapies RElaxatives sont pour les patients expansifs, exubérants, ou même agressifs. Vous voyez ? Je vous prends un rendez-vous avec qui ? Viktor est agité et entreprenant avec les dames ? Alors je vous conseille Docteur Lamarthe. Pour quelle date ? Vendredi ce ne sera pas possible, il n'y a pas de consultations le vendredi. Non, jamais. Il n'y a pas de consultations le mercredi non plus, Madame Bourgeon. Plutôt le mardi matin alors, il n'y a pas de consultations les après-midi. Mardi dans deux semaines ? C'est tout pris ce jour-là, jusqu'au mois prochain, Madame. Dans ce cas, je vous conseille le lundi quatorze prochain à dix heures trente, qu'en dites-vous ? Je n'ai rien d'autre plus près. Non, rien d'autre du tout, Madame Bourgeon. C'est vrai, j'aurais pu commencer par là, mais aux Consultations Vonkusche et Lamarthe nous privilégions toujours le dialogue. Et bien au plaisir de vous voir avec Viktor le mardi quatorze... Pardon ? Bien sûr, vous pouvez venir en fauteuil roulant, tout est prévu pour l'accès et nous avons des aménagements spéciaux dans la salle d'attente. Il y a un entrepôt pour les déambulateurs aussi. Il y a des potences installées un peu partout pour accrocher les perfusions, vous pouvez même inviter une amie qui est en poumon artificiel si vous voulez. C'est tout aménagé, hein. Oui, Madame Bourgeon. Au revoir Madame Bourgeon.



-- Consultations Vonkusche et Lamarthe Joséphine bonjooour. Madame Michard, Encore ! Votre rendez-vous est pour la semaine prochaine, n'est-ce pas ? Regardons dans le cahier. Oui, c'est bien pour la semaine prochaine, c'est écrit dans mon cahier, Madame Michard. Qu'est-ce qui est si urgent ? Sultane réclame, mais oui Sultane réclame, c'est normal, on vous l'a déjà dit. C'est ce qu'on appelle un transfert, Madame Michard. C'est une chose spéciale de la psychanalyse Madame Michard, c'est très important, et c'est très normal, alors ne vous inquiétez pas et vous viendrez la semaine prochaine que le Docteur vous explique bien tout ça. Je ne peux pas vous l'expliquer au téléphone Madame Michard. Mais bien sûr que je sais ce que c'est ! Seulement les Docteurs aiment bien expliquer ça eux-mêmes alors quand je le fais au téléphone ils me réprimandent. Oui... oui... c'est... oui... bon, d'accord, mais vous ferez comme si vous ne saviez pas la semaine prochaine, hein ? Normalement, après quelques consultations, le patient a toujours une réaction d'émotion pour le Docteur. Oui, toujours. Ce peut être une réaction amoureuse ou une réaction agressive. Oui, Sultane est amoureuse du Docteur, mais c'est normal, hein, ça fait partie de la thérapie. Mais non, le Docteur ne va pas lui briser le coeur, c'est un grand spécialiste, un professionnel. D'ailleurs vous avez remarqué que maintenant on ne laisse plus approcher Sultane à moins de quatre mètres du Docteur Vonkusche. C'est à cause du transfert. Huit kilos, quatre mètres, c'est la règle, hein. Quand il y a transfert, plus le patient a du poids, plus il reste loin du Docteur. C'est très professionnel, Madame Michard. Voilà Madame Michard, je vais vous... Oui... oui... oui... ah... oui... ah ben non ! Ah... oui... oui... Non ?! Ohlala. Et... oui... oui... Madame Michard je me permets de vous interrompre mais j'ai un autre appel... oui... oui mais il s'agit peut-être d'une urgence, alors je vais vous dire au revoir. Au revoir, Madame Michard. Oui... oui... oui... Madame Michard, vraiment je dois vous laisser. Surtout vous me raconterez la suite du mariage de votre neveu la prochaine fois, je compte sur vous, hein. Et bonjour à Sultane. Oui Madame Michard. Au revoir Madame Michard.


-- Consultations Vonkusche et Lamarthe Joséphine bonjooour. Oui, Madame Colineau, que se passe-t-il ? On vous a déjà expliqué, vous devez téléphoner au numéro spécial ce jeudi à dix heures. Surtout pas, Madame Colineau. Je sais que vous appréciez beaucoup le Docteur Lamarthe, il le sait aussi, mais il est important pour le bien-être d'Hercule que vous fassiez bien comme on vous dit. S'il vous plaît, Madame... Ah non, Madame Colineau ! On vous a déjà expliqué, pendant le transfert, plus le patient a du poids, plus il est loin du Docteur, seulement... oui et bien en cas de transfert agressif avec un doberman, les consultations se font par téléphone, hein ! Ah mais ce n'est pas possible, sinon, hein ! Mais vous savez que l'année dernière le Docteur Lamarthe n'a pas pu se faire rembourser le troisième doigt ! Ah mais oui. Ah mais non ! Il lui en reste sept, et à trois par patient ça fait pas beaucoup de transferts qui restent, hein. De toutes façons, le traitement se continue aussi avec les médicaments, vous n'avez pas à vous inquiéter. Hercule manque de confiance en lui, c'est pour ça qu'il a cette attitude bourrue et qu'il a tendance à mordre les cuisses très fort. Les remèdes vont... Comment ça, la prescription c'est pas assez ? Vous n'avez pas encore pris des médicaments à Hercule, Madame Colineau, tout de même ? Mais parce que ça ne se fait pas de prendre les médicaments des patients, Madame, ce n'est pas adapté ! Ce qui est bon pour lui n'est pas forcément bon pour vous Madame Colineau. Chez les patients la confiance passe par le poil et par la dent, et les médicaments sont adaptés pour ça, vous ne devez pas en prendre, Madame Colineau. Mais même si chez vous ça refrise là où ça ne frisait plus depuis quinze ans, ce n'est pas une raison pour continuer à prendre les médicament d'Hercule, enfin Madame Colineau ! Oui, même si ça vous redonne confiance ! Je sais bien que votre dentier ne risque rien non plus, arrêtez de trouver des prétextes pour profiter d'une prescription qui n'est pas pour vous. Allez voir un professionnel adapté qui vous fasse votre propre prescription, Madame Colineau, et nous attendons votre coup de fil jeudi, c'est très important pour Hercule, hein. Allez, ne vous en faites pas et je compte sur vous. Oui Madame Colineau. Au revoir Madame Colineau.



-- Consultations Vonkusche et Lamarthe Joséphine bonjooour. Monsieur Ledu ? Le mari de la Madame Ledu que nous connaissons ? Elle est veuve, pourtant. Ah, son fils. Madame Ledu est décédée ? Ohlalaaaa, mais c'est la semaine, alors ! Et Kiki, comment il va ? Parce que ça fait un moment qu'on ne l'a pas vu, hein. Oui, je comprends, l'opération, l'hospitalisation... mais qui c'est qui prend la suite pour Kiki alors ? Monsieur Ledu, je comprends que vous ayez de la peine, mais pensez à Kiki, il aura besoin de toute l'aide que nous pourrons lui apporter avec Madame Ledu qui n'est plus là pour lui, vous ne croyez pas ? Ah mais il faut aussi penser aux vivants, Monsieur Ledu, sinon ils meurent aussi, hein. D'autant plus que Kiki c'est notre chouchou ici, un peu notre mascotte. Il va déprimer davantage si vous lui enlevez tout ça. Kiki est très fragile émotionnellement, c'est pour ça que le tarif de ses consultations est à ce niveau, c'est très délicat ! Et puis comme on dit, hein, quand on aime on ne compte pas. Feu Madame Ledu aurait tant voulu que vous poursuiviez la prise en charge de Kiki, j'en suis persuadée. Je vous fixe un rendez-vous pour dans quinze jours, cela vous donnera le temps de vous retourner, ça vous va ? C'est la bonne décision Monsieur Ledu, n'en doutez pas. Merci pour Lui et merci pour Elle aussi. Oui Monsieur Ledu. Au revoir Monsieur Ledu.

par Impromptu publié dans : Des histoires
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Mardi 26 juin 2007
Ce qu'il s'est passé avant.

Il y a environ 4657 ans, le Pharaon Khoufou, aussi appelé Kheops, signa le début du chantier qui aboutira à ce qui est encore aujourd'hui le plus monumental tas de pierre jamais constitué. C'est grand, c'est lourd, c'est dépouillé, en un mot c'est une Merveille. La Grande Pyramide, qui nous contemple depuis la fin des travaux, mérite ici un Grand Article (j'aime autant vous prévenir tout de suite).

Il y a peu de chose à dire sur Khoufou lui-même. Rien n'indique qu'il ait été particulièrement puissant, ou grand, ou sage, ou brillant, ou terrible. Nous le connaissons tous parce qu'il est enterré sous une stèle que l'on voit de très loin. En d'autres termes, l'histoire a retenu son nom parce qu'il en a une plus grosse que les autres. Que l'on ne me dise pas que l'humanité n'est pas phallocrate.

Selon les hypothèses courantes, la construction aurait duré vingt ou trente ans. Cependant, mes sources indiquent une plus longue période. Comme j'ai eu connaissance de ce qu'il s'est réellement passé, je vous le révèle : les français ont eu un rôle déterminant dans l'édification du Maître Monticule. Un français en particulier, quoique ce soit le travail de toute une équipe, il remercie ses professeurs, ses camarades et ses parents.

Peu après son accession au trône, vers vingt-cinq ans, Khoufou décida qu'il allait d'ores et déjà se faire construire un tombeau, de sorte qu'il puisse régner l'âme en paix. D'un naturel anticipateur, il savait tout l'intérêt d'acomplir les formalités bien en avance. Il manda donc son architecte, le vizir Hémiounou. Celui-ci, connaissant le petit côté tâtillon de son Pharaon, préféra déléguer une affaire aussi sensible que le tombeau personnel ("avec aménagements", avait précisé son seigneur) : il suggéra d'importer un architecte de l'étranger afin, dit-il, d'apporter en sus une touche d'exotisme.

Les égyptiens avaient bien entendu connaissance de l'excellente réputation des ingénieurs français. Ceux-là même qui avaient inventé les fameux "blocs-pour-graver-des-notes", de la taille d'une brique, en argile, en forme d'escalier. Ils avaient alors inventé des pagnes renforcés en cuir de chèvre (double épaisseur) avec de très grandes poches pour y glisser les "blocs-pour-graver-des-notes". Ils avaient ensuite inventé les bretelles épaisses en chanvre pour soutenir les pantalons renforcés en cuir de chèvre (double épaisseur) qui permettaient de transporter les "blocs-pour-graver-les-notes". Il y avait aussi des atelles dédiées et bien d'autres dispositifs ingénieux qu'il serait trop long d'énumérer.

Khoufou envoya des émissaires auprès de la famille de ces inventeurs, en France (qui n'avait pas encore été inventée mais les français y travaillaient déjà). Il faut savoir qu'en ce temps-là, les ingénieurs français se transmettaient leur art de père en fils. Les femmes de la famille, généralement considérées "impropres à l'ingénierie", ne fondaient foyer qu'avec d'autres ingénieurs. Ils vivaient en communauté très fermée, avec un fort esprit de corps. De nos jours, ces pratiques ne s'observent plus guère que chez les énarques, qui constituent en quelque sorte la noblesse de ce groupe ethnique (ils feront d'ailleurs grand cas de ne pas être assimilés à de "vulgaires" ingénieurs) et sont garants des plus anciennes traditions. Les égyptiens jetèrent leur dévolu sur Jean-Jacques, vingt-sept ans, brun, droitier, abondance de poil dans les oreilles. Avant d'avoir le temps d'exprimer toutes ses réserves, il se retrouva aux pieds du Pharaon.

Les directives furent transmises directement de la bouche de Kheops, par l'intermédiaire d'un traducteur qui faisait précéder chaque propos de son seigneur par une longue suite d'attributs incluant "souverain", "suprême", "fils des Dieux" ainsi que quelques références géographiques.

-- Vous m'érigerez un tombeau confortable, pas trop grand, élégant, soigné mais sans ostentation, bien aménagé pour couler une éternité tranquille. La finition sera impeccable, avec une petite touche moderne laissée à votre initiative et, bien entendu, orienté vers l'Ouest. Vous avez cinq ans, cent maçons et cinq cent manutentionnaires.
-- Parfait. J'ai déjà quelques idées, on peut commencer tout de suite.
-- Vous ne faites pas de plan ?
-- Oh non, ça fait traîner et ça change tout le temps, et puis j'en n'ai pas besoin. On les fera après. C'est comme vous dites la touche moderne. On appelle ça la fabrication soutenue. C'est une nouveauté dans la famille, ça marche bien.
-- Vous aurez au moins besoin de prévoir le granit à faire convoyer depuis Assouan. Cela prend plusieurs semaines.
-- Du granit pourquoi ?
-- Et bien, pour la pyramide.
-- Ah, vous voulez une pyramide aussi. Ok, pas de problème.

Une vague d'inconfort parcourut la salle d'audience.

-- Par contre, reprit Jean-Jacques, on va pas prendre du granit, ça se coupe mal et il va falloir être précis. Faites moi confiance, je suis un spécialiste des joints. Vous ne serez pas déçu. Ici, ce qu'il nous faut, c'est du calcaire.
-- Du calcaire, nous en avons beaucoup, dit le Pharaon avec un geste vague de la main, mais j'ai convenu d'un accord privilégié avec les mines d'Assouan, vous devrez consommer du granit. L'accord est important pour la paix. La paix est importante pour les travaux.
-- Dans ce cas, on va s'en servir pour les aménagements intérieurs, le mobilier, tout ça. On trouvera bien, ne vous en faites pas.

Sept ans plus tard, Khoufou fut averti que les travaux entraient dans leur dernière phase et que le temps était mur pour qu'il honore le site de sa présence. Il se rendit sur place avec sa suite. L'ingénieur se tenait au bord d'un grand réhaussement carré au millieu duquel trônait une pyramide d'une vingtaine de mètres de haut, parfaitement proportionnée et brillante sous le soleil.

-- On vous a mis une fine patine blanche sur les faces pour donner un aspect branché, dit Jean-Jacques tout sourire en venant à la rencontre du Pharaon. Désolé pour le délai supplémentaire mais on a eu des éboulements. Le sol du désert est plus meuble que je le pensais, alors il a fallu tout renforcer dessous.
-- C'est petit, répondit Kheops.
-- Vous vouliez quelque chose de mignon, n'est-ce pas ? Elle est parfaite, je vous assure. Orientée à la seconde près, régulière, équilibrée.
-- Je ne vois pas l'entrée.
-- L'entrée de ? Du caveau ?
-- Oui.
-- On n'a pas encore monté le portail, c'est la trappe que vous voyez là.

Une cinquantaine de pas avant la pyramide, sur le promontoire, se dessinait un carré de trois mètres de côté.

-- On pénètre dans la pyramide par le dessous ? demanda le Pharaon intéressé. Voilà qui est moderne, en effet.
-- Comment ça, "pénétrer dans la pyramide" ?

Khoufou resta immobile quelques instants, son regard pesant sur Jean-Jacques comme un pied sur un ballon : dans l'attente d'une action exutoire. Puis il parla à l'un de ses gardes, lequel se rendit au pas de gymnastique près de la trappe, donna des ordres aux ouvriers environnants qui lui répondirent, se fit fournir une torche, fit ouvrir la trappe et descendit accompagné de l'un des ouvriers. A l'issue de longues minutes pendant lesquelles tous les regards restèrent fixés sur le carré sombre, le garde sortit avec son guide, revint à la même allure auprès de son maître et rendit compte.

-- Mon tombeau est souterrain ? demanda le Pharaon à l'ingénieur.
-- Ben... oui. Comme pour un tombeau. C'est pas bon ?
-- A quoi sert la pyramide ?
-- Je ne sais pas, c'est vous qui vouliez un ornement en forme de pyramide dessus, non ?
-- Je vois. Ce n'est pas grave.
-- Ouf, vous m'avez fait peur.
-- Je ferai refaire tout cela par quelqu'un de compétent.

Sans laisser l'ingénieur répondre, il donna un ordre que Jean-Jacques ne comprit pas immédiatement. Cependant il saisit l'idée à la façon dont les gardes l'empoignèrent : sans plus de méchanceté ou d'intérêt que l'on en aurait eu à l'égard d'un seau d'eau usagée. Dans un souci de perfection professionnelle, son interprète l'accompagna pour le tenir au courant.

-- Pharaon ne souhaite plus vous voir, nous allons vous accompagner vers le jugement d'Osiris.
-- Me renvoyer chez moi ? demanda Jean-Jacques sans trop d'espoir.
-- Le royaume des ombres sera chez vous, oui.
-- Mais c'est cruel !
-- Oh non, absolument pas. Le crocodile est très fort et très rapide. Le contraire de cruel. Le crocodile est signe de... commisération de Pharaon. Vous devriez avoir de l'amour pour Lui.
-- Dites-lui que vous ne pouvez pas reprendre le chantier sans moi, il va perdre des années !
-- Pharaon est jeune, son tombeau n'est pas urgent.
-- Il va perdre des milliers de tonnes de matériau !
-- Pharaon est puissant, le matériau est inépuisable.
-- Il va perdre toute la main d'oeuvre !
-- Pharaon commande un royaume.
-- Il va perdre... il va perdre... le site !
-- Impossible, le site a été choisi par lui sur les conseils des astronomes.
-- Sans moi vous ne pourrez plus jamais construire sur ce site !

Ils arrivèrent au bord d'une fosse humide au fond de laquelle l'ingénieur devinait des formes massives glisser les unes contre les autres. Les gardes eurent la politesse d'attendre que l'interprète leur signale la fin de la conversation.

-- Vous mentez pour sauver votre vie, dit ce dernier.
-- Pas du tout, je vous le jure, moi seul peut vous permettre de continuer de construire sur ce site.

Les reptiles luisants donnaient des signes d'impatience. L'interprète réfléchit un instant. Finalement il parla aux gardes, qui attendirent, immobiles, tenant Jean-Jacques qui semblait ne rien peser, puis il s'en fut porter le mot à son souverain. Plus tard, l'ingénieur fut transporté auprès d'un Kheops qu'il voyait pour la première fois en colère.

-- Vous avez saboté le site !
-- Jamais de la vie ! Je suis un professionnel ! lui renvoya Jean-Jacques. Mon travail est toujours impeccable quoi qu'il m'en coûte.
-- D'où vous viennent alors vos pitoyables menaces ?
-- Il n'y a pas de menace, Pharaon, ce n'est qu'une question d'adaptation de plusieurs travaux entre eux. Nous appelons ça la compatibilité entre deux versions. Si les travaux qui suivent ne sont pas compatibles avec ceux qui ont précédé, tout s'écroule. Les fondations que j'ai installées sur le site suivent une certaine structure, qui est efficace, robuste et stable. Je vous garantis que ces fondations peuvent soutenir la moitié du monde, mais ce que vous construisez dessus doivent leur correspondre : ça doit être compatible. Sinon, tout s'effondre, et vous en aurez pour un siècle à reconstruire.
-- C'est ce que j'appelle un sabotage.
-- C'est ce qui s'appelle de l'ingénierie, c'est une question de qualité.
-- Les contre-maîtres qui ont participé aux travaux connaissent la structure, nous n'avons pas besoin de vous.
-- Ils n'en connaissent qu'une partie, et elle est trop complexe pour qu'ils l'élucident avant des années.
-- Alors ils mettront des années.
-- Pourquoi perdre des années alors qu'avec moi vous pouvez commencer tout de suite ? Et vous ne pouvez pas dire que ce que j'ai fait n'est pas du bon boulot. A part cette histoire de souterrain.

Khoufou finit par se rendre aux arguments de Jean-Jacques. Il lui indiqua cette fois précisément comment la chambre du tombeau devait se situer dans la pyramide. L'ingénieur lui expliqua que pour intégrer dans le plan général le travail déjà accompli, en particulier la pyramide déjà édifiée, il faudra que la suivante soit beaucoup plus grande, afin que le couloir menant à la chambre lui passe au-dessus et non au travers.

-- Combien ? demanda Khoufou.
-- Disons... douze ans et dix mille hommes de plus.
-- Dix mille hommes pour pousser des blocs de calcaire pendant douze ans ? Mais vous prenez mon peuple pour des esclaves ?
-- Il y a beaucoup de fierté dans le métier de manutentionnaire ! Et puis ils ne vont pas seulement pousser, ils vont aussi tailler, porter, monter, des conditions de travail tout en diversité.

Khoufou, séduit par la perspective d'un monument de taille respectable qui lui apporterait certainement un supplément de notoriété, protesta pour la forme. Il procéda ensuite à une embauche massive. Jean-Jacques se remit à l'ouvrage.

Quinze ans plus tard, Jean-Jacques flanqué de son nouvel interprète (l'autre s'était retiré, doucement poussé par l'âge) acueillit Kheops au pied de la pyramide. Celle-ci écrasait la procession du haut de ses cent mètres.

-- On vous a mis une patine blanche pour lui donner un air branché, annonça l'ingénieur avec fierté. Et cette fois la chambre est à l'intérieur.
-- C'est grand, répondit Kheops.
-- On a été obligé, à cause des fondations. Mais elle est bien. Nette, stable, propre. Non ?
-- Elle me plaît. Mais qu'est-ce que c'est que ça ? dit le Pharaon en désignant le milieu de la face visible.
-- Ben, un escalier en argile. Pour écrire dessus.
-- Je ne veux pas d'escalier sur mon tombeau.
-- Ah ben non, alors, mais ça change tout le temps ! Voilà qu'il faut pas d'escalier, maintenant ! Comment voulez-vous laisser une trace si vous n'avez pas d'escalier ? C'est la base, pourtant.
-- Vous allez m'enlever ça.
-- Impossible de l'enlever, il fait partie intégrante du bâtiment. Si on l'ôte, ça fout tout en l'air, il faudra tout démonter.
-- Qui a dit que quelque chose est impossible dans mon Empire ? répliqua Khoufou froidement. Montrez-le moi, il sera exécuté sur-le-champ.

Une rangée de soldats se mit en position agressive.

-- Oui, enfin non, corrigea Jean-Jacques, on peut mettre une couche par-dessus. Ce sont des choses qui se font. Une sur-face commanditaire, on appelle ça dans notre jargon.
-- Combien ?
-- Cinq ans et deux mille hommes de plus.
-- Vous plaisantez.
-- C'est ce qu'il en coûte de lui garder sa rigueur géométrique.
-- A quoi sert-il que mon tombeau soit géométriquement rigoureux ?
-- Pharaon, je ne veux pas être impoli ni rien, mais je connais mon boulot. Je suis un spécialiste et je fais les choses dans les règles. Si vous devez monter une cabane en bois vous n'avez pas besoin de moi, mais ici, on fait de la qualité, c'est ma réputation qui est en jeu. Votre tombeau sera le nec le plus ultra si vous me laissez accomplir mon art. Tout le monde vous l'enviera.
-- Entendu. Veillez à ce qu'elle ne s'effondre pas, avec vos couches.
-- Aucune chance, c'est du solide qu'on vous a fait là.

Jean-Jacques tapa du pied sur un bloc pour appuyer ses dires, ce qui eut pour effet de discrètement fissurer le bloc d'à-côté.

-- Cela dit, pour vous rassurer, reprit l'ingénieur en regardant de l'autre côté, nous allons renforcer les soutiens, et croiser les supports de charge. Des fois que vous voudriez faire des extensions dans le futur.

Six ans plus tard le Pharaon, qui abordait alors l'âge mûr, pénétra sur le chantier, bien décidé à enfin conclure cette entreprise. L'ingénieur l'attendait pour ainsi dire à la porte, avec un enthousiastme que le temps n'avait pas tassé. Le sommet du monument culminait à cent vingt mètres.

-- On vous a mis une patine blanche pour lui donner un air branché, déclara Jean-Jacques les bras ouverts en accueillant le cortège.
-- Bien. C'est parfait, répondit le Pharaon. On peut terminer.
-- Entendu. Il ne reste plus qu'à régler les mesures de détail concernant la chambre. Si vous voulez bien me suivre à l'intér...

L'interprète s'effondra soudain sur ses genoux, mit le front à terre et débita une litanie suppliante à l'attention de son seigneur en battant le sable des mains. Kheops resta immobile. Des milliers de sourcils froncèrent, les jointures blanchirent autour des manches de bois terminés par des pointes qui portaient en filigrane la mention "tu meurs ici", les pectoraux frémirent sous le soleil impitoyable. Des chochotement s'épandirent parmi l'assistance dans toutes les directions sur des centaines de mètres.

-- Pardon ? fit traduire Khoufou.

Tout petit au centre de la foule maintenant silencieuse, Jean-Jacques sentit que l'option de répéter à l'identique aurait conduit tout droit à un avenir plutôt brutal, plein de découvertes mais globalement peu riant. Il déglutit. Quelle partie de sa phrase fallait-il changer ? L'ingénieur résolut de progresser pas à pas.

-- Je... disais que... ("ils attendent", se dit-il) votre sublimissime altesse... (jusque là, j'ai bon) méritait bien mieux que... du vulgaire prêt-à-ci-gésir... (ils s'agitent) mais plutôt du sur mesure... et je vous proposais... (c'est là ! c'est là !) de me... (vite, quelque chose !) de me suggérer... (ça passe, vas-y Jean-Jacques) comment réaliser cette opération. Votre immense seigneurerie.
-- J'ai eu un instant la crainte que vous me suggériez de pénètrer, de mon vivant, dans mon propre tombeau. Vous n'imaginiez rien de tel, je suppose.
-- Heu... non. Non, non, rien de tout ça. Du tout.
-- Cette pensée sacrilège a néanmoins été exprimée par votre interprète. Il sera supplicié longtemps.

L'intéressé fut emmené tout gémissant et remplacé.

-- Vous allez me dessiner les lieux et nous conviendrons des derniers arrangements, dit Kheops. Mes habilleuses vous procureront mes mesures si besoin.

Le Pharaon n'était pas très satisfait des dispositions intérieures. Emporté par la majesté de son monument, il considérait que le couloir principal devait être plus grand, et devait monter vers le sarcophage, au lieu d'y mener à l'horizontale. L'ingénieur répondit que si le couloir montait, une autre chambre devrait être aménagée et que comme cela fragiliserait l'ensemble, il était plus prudent de prévoir un dispositif anti-éboulement, ce qui reviendrait cher. En outre, le couloir du souverain pouvait être "grand" dans le sens de "haut", mais le creuser en largeur reviendrait à tout devoir refaire, ou alors à tripler la taille de la pyramide, ce qui pourrait prendre environ quarante ans supplémentaires. Le Pharaon s'opposa à tout ajoût de volume, et consentit donc à un couloir fin mais haut de plafond, ce qui était mieux qu'un couloir standard. Il convint d'un délai supplémentaire de deux ans pour la préparation de la nouvelle chambre.

Un dernier détail prolongea considérablement la discussion : l'entrée de la pyramide était au niveau du sol, ce que Kheops jugeait inconcevable. L'ingénieur arguait que la pyramide était conçue comme ça et que modifier cette partie du couloir nécessiterait de tout démonter. Le Pharaon fit montre d'autorité mais Jean-Jacques tint bon, en pesant de tout le poids de son métier et surtout du travail déjà accompli. Kheops menaça de faire creuser une autre entrée sans l'aide de l'ingénieur, ce qui plongea ce dernier dans un grand désarroi et le fit annoncer un désastre sans équivalent. Devant l'attitude butée de son vis-à-vis, il proposa une couche supplémentaire, seule solution de compromis possible. Au terme de longs palabres, il obtint un supplément de cinq ans en plus des deux ans consacrés à la nouvelle chambre. Il se faisait fort de mener les deux travaux en parallèle.

Huit ans plus tard, un Khoufou désormais fatigué vint au pied de son tombeau, accueilli par un toujours souriant Jean-Jacques de fin de chantier. La Grande Pyramide atteignait alors cent quarante-six mètres.

-- On vous a mis...
-- Une patine blanche, oui, merci. Très joli. C'est bon, cette fois ?
-- Bien sûr. En ce qui me concerne, c'est une réussite. Je crois bien que vous avez face à vous la plus grande construction de presque tous les temps.
-- Je ne sais pas ce qui m'a pris de me lancer là-dedans, dit Kheops le regard porté vers le sommet, mais maintenant qu'elle est là...
-- Je n'ai plus qu'à vous remettre les plans. J'ai laissé des directives à un groupe d'ouvriers spécialisés pour poser un bouchon de granit dans l'entrée après... Après.
-- Parfait. Je vais pouvoir mourir.
-- Et je vais pouvoir rentrer à la maison. Cette réalisation va faire parler de moi. M'ouvrir beaucoup de portes, mon horizon professionnel est dégagé. Merci de m'avoir fait confiance.
-- En somme, vous débutez une excellente carrière à soixante-trois ans. Je vais vous régler vos émoluments.
-- Maintenant que vous en parlez, je vais peut-être commencer par prendre des vacances. Au fait, je vous ai fait un petit apothème au centre des faces de la pyramide.
-- C'est gentil à vous, soupira le Pharaon. Vous serez peut-être surpris si je vous demande pour quoi faire ?
-- C'est très joli sur les pyramides à faces lisses. Quand le soleil est pile sur une face, et qu'on regarde la pyramide depuis le dessus...
-- Il faut monter jusqu'au sommet pour le voir ?
-- Non, plus haut. Quand on regarde l'édifice depuis au-dessus le dessus. Avec le jeu de lumière, voyez ?
-- Et comment exactement comptez-vous vous élever au dessus de ma tombe, qui est d'après ce que vous dites la plus grande construction de presque tous les temps ?
-- Ben, je sais pas, dit doucement Jean-Jacques en regardant en l'air. On trouvera bien un moyen.

Ce qu'il s'est passé après.
par Impromptu publié dans : l'Histoire avec une grande Hache
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