Mercredi 4 février 2009
J'avais été invité à une petite représentation musicale organisée par une communauté chinoise de ma ville. Trois jeunes filles jouaient des cordes ; elles devaient avoir entre dix et quatorze
ans. L'assistance était grosse d'une centaine de spectateurs complaisants. L'ambiance était tendre et intime : tous les adultes devaient partager l'impression de soutenir, à travers les
musiciennes, leurs propres enfants dans leurs premiers pas.
Après quelques pièces exécutées de façon attendrissante, un homme d'une quarantaine d'années investit l'estrade. Il avait pour insigne honneur de nous chanter un morceau culturellement significatif, ce que semblaient attendre les spectateurs asiatiques. L'une des jeunes filles resta pour accompagner l'homme au clavier. Elle était, je crois, la benjamine.
L'homme chanta. Il chanta fort, entier dans son texte. Son visage était labouré d'une émotion qui lui fermait les yeux. Il chanta avec tant d'âme que nous sentions que l'insigne honneur était pour nous. Il chanta terriblement faux.
La jeune claviériste avait, elle aussi, le visage agité. Seule, en retrait, mais néanmoins sous l'examen de tous, elle subissait une épreuve dont elle n'avait pas été avertie. Construite par les années d'apprentissage du rythme, des gammes, de la mélodie, jour après jour après jour, sous l'empire sans partage du métronome que jamais les larmes de l'enfant ne firent fléchir, elle devait faire face à la solennité du moment, à la considérable importance du personnage qu'elle avait pour tâche d'accompagner et à la confiance qu'on lui avait témoigné en lui assignant cette mission. Devant nous elle choisit contre la musique, et courageusement tint son choix. Elle repoussa, au long de dix minutes d'agonie, les millions d'impulsions qui lui commandaient de jouer en mesure, et à la place soutint le flot anarchique de notes éparses que poussait le chanteur, afin qu'il ne soit incomodé en rien.
Ce souvenir remonte à bien des années, mais la pensée de cette jeune fille m'émeut encore. Elle doit être aujourd'hui une femme, a peut-être des enfants. Je veux lui rendre hommage ici et, si j'ai de la chance, vous transmettre son abnégation. Dans mon coeur, elle restera à tout jamais la patronne de la multitude de petites gens qui, chaque jour, renie la logique, repousse le bon sens, combat en âme et conscience l'excellence et l'éthique qu'elle a acquis au prix de tant de souffrance, afin de préserver les illusions d'une poignée d'enflés inconscients de leur médiocrité. Elle est pour moi la marraine des innombrables bras et dos qui portent des individus, les arrachant au commun avec tant d'adresse que cette élite reste ignorante de la véritable origine de son succès.
Je veux transmettre à cette jeune fille et à ses suivants toute la motivation dont ils ont besoin pour poursuivre leur oeuvre, car c'est à ce prix que je peux espérer atteindre un jour le firmament. Moi aussi je dois être accompagné quand je chante faux. Moi aussi je dois être évité quand je conduis mal. Moi aussi je dois être encouragé par des murmures d'approbation quand je dis n'importe quoi. Moi aussi je dois vendre des livres quand j'écris de la merde. Je compte sur elle. Je compte sur vous.
Après quelques pièces exécutées de façon attendrissante, un homme d'une quarantaine d'années investit l'estrade. Il avait pour insigne honneur de nous chanter un morceau culturellement significatif, ce que semblaient attendre les spectateurs asiatiques. L'une des jeunes filles resta pour accompagner l'homme au clavier. Elle était, je crois, la benjamine.
L'homme chanta. Il chanta fort, entier dans son texte. Son visage était labouré d'une émotion qui lui fermait les yeux. Il chanta avec tant d'âme que nous sentions que l'insigne honneur était pour nous. Il chanta terriblement faux.
La jeune claviériste avait, elle aussi, le visage agité. Seule, en retrait, mais néanmoins sous l'examen de tous, elle subissait une épreuve dont elle n'avait pas été avertie. Construite par les années d'apprentissage du rythme, des gammes, de la mélodie, jour après jour après jour, sous l'empire sans partage du métronome que jamais les larmes de l'enfant ne firent fléchir, elle devait faire face à la solennité du moment, à la considérable importance du personnage qu'elle avait pour tâche d'accompagner et à la confiance qu'on lui avait témoigné en lui assignant cette mission. Devant nous elle choisit contre la musique, et courageusement tint son choix. Elle repoussa, au long de dix minutes d'agonie, les millions d'impulsions qui lui commandaient de jouer en mesure, et à la place soutint le flot anarchique de notes éparses que poussait le chanteur, afin qu'il ne soit incomodé en rien.
Ce souvenir remonte à bien des années, mais la pensée de cette jeune fille m'émeut encore. Elle doit être aujourd'hui une femme, a peut-être des enfants. Je veux lui rendre hommage ici et, si j'ai de la chance, vous transmettre son abnégation. Dans mon coeur, elle restera à tout jamais la patronne de la multitude de petites gens qui, chaque jour, renie la logique, repousse le bon sens, combat en âme et conscience l'excellence et l'éthique qu'elle a acquis au prix de tant de souffrance, afin de préserver les illusions d'une poignée d'enflés inconscients de leur médiocrité. Elle est pour moi la marraine des innombrables bras et dos qui portent des individus, les arrachant au commun avec tant d'adresse que cette élite reste ignorante de la véritable origine de son succès.
Je veux transmettre à cette jeune fille et à ses suivants toute la motivation dont ils ont besoin pour poursuivre leur oeuvre, car c'est à ce prix que je peux espérer atteindre un jour le firmament. Moi aussi je dois être accompagné quand je chante faux. Moi aussi je dois être évité quand je conduis mal. Moi aussi je dois être encouragé par des murmures d'approbation quand je dis n'importe quoi. Moi aussi je dois vendre des livres quand j'écris de la merde. Je compte sur elle. Je compte sur vous.

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